Après les attaques de Boko Haram, le Nord camerounais se vide de ses étrangers

Le Cameroun est désormais une destination déconseillée par plusieurs pays européens et américains.

Publié le 27 Mai 2014

AA/ Maroua (Cameroun)/ Anne-Mireille Nzouankeu

A la « Paroisse de l’Ascension » de Salak, une banlieue de la ville de Maroua (chef-lieu de la région de l’Extrême-Nord), la Soeur Gabriella Giovani, comme d’autres ressortissants étrangers, s’apprête à quitter le Cameroun, après la recrudescence d’enlèvements et d’actes de violence, attribués à Boko Haram, visant les étrangers.

« Je pars pour revenir si possible », dit la soeur Gabriella, sans grande conviction. Huit autres religieux embarquent dans le même avion, qui s’envolera mardi en direction de l’Italie. Pour des raisons de sécurité, ils ont eux aussi été rappelés en Europe par leur hiérarchie.

Samedi déjà, l’agence Anadolu a pu constater à l’aéroport de Maroua-Salak qu’une quarantaine de chinois ont quitté la ville de Maroua pour se rendre à Yaoundé la capitale du Cameroun. Il s’agit d’employés de deux sociétés chinoises qui travaillaient dans la région de l’Extrême-Nord. L’une des entreprises faisait de l’exploration pétrolière à Makari tandis que la société SinoHydro était engagée dans les travaux de construction de la route qui va de Maroua à Kousseri.

Dans la nuit du 16 au 17 mai, 10 employés de SinoHydro ont été enlevés par des présumés membres du groupe Boko Haram. Depuis lors, les travaux ont été arrêtés et les employés ont déserté les deux sites. Ces travaux ne reprendront pas « tant que les personnes enlevées ne seront pas retrouvées », a affirmé à l’agence Anadolu, Li WenJi, vice-président de la société SinoHydro, au moment de terminer les formalités d’embarquement dans l’avion.

Pas de revendications

Soeur Gabriella Giovani, âgée de 68 ans est restée 29 ans au Cameroun, dans la région de l’Extrême-Nord plus précisément qu’elle n’a pas quittée. Lorsqu’elle arrive dans ce pays d’Afrique centrale en 1985, elle passe d’abord cinq ans à Kourgui, un petit village situé à moins de 100 km de la frontière avec le Nigeria. Puis elle sera envoyée à Salak où elle est restée 24 ans. « Je n’avais plus l’impression d’être une Nassara », [terme local pour désigner les blancs, ndlr], dit-elle avec un sourire.

La religieuse affirme que la peur a commencé à s’installer en avril dernier, depuis l’enlèvement de deux prêtres italiens et d’une soeur canadienne. « Mais, c’est l’enlèvement des chinois qui a vraiment tout déclenché et précipité notre départ », indique la Soeur Gabriella qui affirme que les autres religieux « Nassara » encore présents dans la région devraient quitter le Cameroun en juin avec les vacances des élèves des écoles catholiques. L’enlèvement des religieux et des chinois a été attribué à Boko Haram, mais jusqu’à présent le groupe n’a encore rien revendiqué.

La soeur Gabriella a bien connu les deux religieux enlevés qui étaient d’ailleurs de même nationalité qu’elle.

« Ce qui fait le plus mal c’est le silence des autorités camerounaises. On ne nous dit pas ce qui se passe, on ne sait pas si des contacts ont été établis, si quelque chose est fait…« 

déclare la Soeur Gabriella, en essuyant ses larmes, avant de poursuivre  » Je n’ai jamais pensé partir de ce pays comme ça aussi brusquement. Je pensais rester ici jusqu’à ce que je ne puisse plus exercer mon ministère. Mais, je sens que les autres sont soulagés de savoir que je pars car tant que je suis là tout peut arriver à tout moment et ma présence peut les mettre en danger ».

Cameroun: destination déconseillée

Depuis le mois d’Avril, tous les pays d’Europe et d’Amérique ont déconseillé la destination Cameroun à leurs ressortissants. Le site internet du ministère des Affaires étrangères français, dont la dernière mise à jour date du 30 avril 2014 indique que « suite aux récents enlèvements dans la région Extrême-Nord le 19 février 2013, le 14 novembre 2013 et le 04 avril 2014, il est demandé à tous les Français encore présents dans la zone de la quitter dans les meilleurs délais. Tout déplacement dans la zone est formellement déconseillé, la sécurité des français n’étant plus assurée ».

Parmi d’autres multiples conseils, la France recommande à ses ressortissants de se faire escorter par l’armée. « Toute la zone frontalière avec le Nigéria est formellement déconseillée sur une profondeur de 30 km, du fait d’incursions potentielles et avérées de groupes terroristes criminels à partir du Nigeria. En cas de séjour visible (réunion amenant plusieurs français à séjourner ou travailler au même endroit pendant plusieurs jours), une protection armée est recommandée », dit le site internet du ministère des Affaires étrangères.

Autre exemple, le gouvernement canadien « recommande d’éviter tout voyage dans la région de l’Extrême-Nord en raison du risque accru que posent le banditisme et les enlèvements« .

La sécurité militaire a été renforcée autour des lieux de vie et de travail des expatriés mais cela ne les rassure pas pour autant. D’après une employée de l’aéroport de Maroua-Salak qui souhaite garder l’anonymat, plusieurs départs de ressortissants européens ont été enregistrés depuis l’enlèvement de deux prêtres italiens et une religieuse canadienne le mois dernier. « Depuis le mois d’avril, nous n’avons vu aucun blanc arriver dans cet aéroport. Par contre, nous en voyons régulièrement qui quittent la ville », affirme l’hôtesse d’aéroport.

Le 5 mai, des membres de Boko Haram avaient attaqué une brigade de gendarmerie à l’Extrême-Nord du Cameroun pour libérer un des leurs qui y était détenu.

A propos nzouankeu

Bonjour Je suis Anne Mireille Nzouankeu, journaliste camerounaise. Je m'intéresse aux questions de développement, droits de l'homme, environnement et santé. Je suis lauréate de plusieurs prix journalistiques parmi lesquels -3ème prix Afrique du Lorenzo Natali awards 2011, le plus prestigieux prix journalistique dans le domaine des droits de l'Homme -Finaliste du Dabra 2011, un prix international qui récompense les meilleurs journalistes africains dans le domaine de l'économie -Lauréate du projet Twenty Ten, une collaboration entre World Press Photo, FreeVoice, Africa Media Online et Lokaalmondiaal soutenue financièrement par la Dutch Postcode Lottery. Ce projet a permis à plus d’une centaine de journalistes africains originaires de 34 pays de rédiger des articles en profondeur sur le football africain et sur l’impact de la Coupe du Monde 2010 sur le continent.
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