Nord-Cameroun: Les habitants n’osent pas prononcer le mot, « Boko Haram »

« On a l’impression qu’à la prononciation de leur nom, ils débarquent tout de suite », a déclaré à Anadolu, Gabriel Metikou.

AA/ Maroua (Cameroun)/ Anne Mireille Nzouankeu, publié le 30 mai 2014

A Maroua, dans l’Extrême-Nord du Cameroun du côté des frontières avec le Nigéria, les gens parlent au compte-goutte, sortent de moins en moins la nuit et redoutent amplement un Ogre qui s’appelle « Boko Haram », ils n’osent même pas prononcer le nom. La correspondante d’Anadolu les a rencontrés.

 Celui qui arrive pour la première fois à Maroua (à 1366 km de Yaoundé), la capitale régionale de l’Extrême-Nord du Cameroun, sent immédiatement qu’il se passe quelque chose d’anormal. Dans tous les coins de la ville où l’on se rend, sont présents des militaires en état d’alerte, par groupes de deux, de trois ou de quatre, effectuant des patrouilles continuelles.

Dans cette région de 272 000 habitants, située dans une zone frontalière avec le Nigeria, personne ne prononce le terme « Boko Haram ». Pour désigner les membres de ce groupe connu pour ses actes terroristes, les populations disent : « ces gens-là », « ils »,  ou encore les « BH ».

« Ils sont parmi nous et nous observent. Chaque fois que quelqu’un critique l’action de ces gens, le lendemain on le retrouve mort. Depuis lors, personne ne veut plus en parler »,

témoigne un habitant de Maroua rencontré jeudi par la correspondante d’Anadolu. Dans les rues de la ville, à la seule évocation du mot « Boko Haram », tout le monde s’écarte pour éviter d’en parler de crainte d’être vu par l’un des siens.

Face à la menace persistante de ce groupe manifestement  redouté par toutes les personnes rencontrées, le gouverneur de la région, Awah Fonka Augustine, a pris certaines mesures parmi lesquelles l’interdiction de la circulation des motos de 20h à 5h dans toute la région. En fait, c’est une sorte de couvre-feu car la moto est le principal mode de locomotion dans la région. La moto-taxi est le seul transport en commun et est aussi utilisée pour les transports interurbains. En dehors du personnel administratif et religieux qui dispose de voitures, tous les habitants se déplacent à moto. Bien que l’interdiction ne prenne effet qu’à partir de 20 heures, les rues commencent à se vider vers 18h, au tout premier début de la tombée de la nuit.

Soupçons

En l’espace d’un an, il y a eu plusieurs enlèvements et attaques armées, dont personne de celles rencontrées n’était en mesure de fixer le nombre. Du coup, la suspicion s’est développée dans la région. « Nous sommes persuadés que ces gens ne peuvent pas agir avec autant de précision sans la complicité de certains d’entre nous. Alors nous nous soupçonnons, nous nous épions, même entre collègues », explique un responsable administratif de Maroua, qui a requis l’anonymat.

« On ne peut même plus causer librement car chacun analyse les moindres mots des autres, pour chercher un indice qui pourrait prouver que son voisin, collègue, ami et même frère  travaille avec ces gens. C’est difficile de vivre et de travailler dans ces conditions-là »,

avance un commerçant.

Pour que la vie continue, l’administration a réagi face à cette psychose en renforçant les mesures de sécurité dans les lieux de vie commune tels que les services publics, les hôpitaux et les écoles. Des militaires ont été chargés de protéger les travailleurs expatriés résidant dans la région, y compris les religieux, pour leur servir comme gardes du corps. Les résidences des expatriés et des personnels administratifs sont également surveillées par les forces armées.

Enlèvements

A Tchéré, un village situé à environ 30 km de Maroua, la capitale administrative de la région de l’Extrême-Nord, la peur est également ambiante et visible. Ici, le temps est perçu doublement : un âge pré- Boko Hraram et une ère post- Boko Haram, car c’est dans ce village que deux prêtres italiens et une religieuse canadienne ont été enlevés en avril dernier. En raison du mode opératoire et de la proximité de la localité du Nigeria, l’enlèvement avait été attribué à Boko Haram qui ne l’a pas encore revendiqué. Ici aussi, personne ne prononce les mots « Boko Haram » et « enlèvements ». « On a l’impression qu’à la prononciation de leur nom, ils débarquent tout de suite », explique Gabriel Metikou, le représentant de la communauté locale.

« Avant, nous étions bien. Nous sortions à toutes les heures diurnes et nocturnes. A cause de la chaleur, nous dormions souvent en laissant les portes ouvertes. Depuis cet évènement, nous ne nous sentons plus en sécurité. Nous avons peur car nous avons compris qu’ils nous connaissent bien. Dès que nous entendons une moto arriver, tout le monde regarde avec attention pour être sûr qu’il s’agisse d’un visage connu », ajoute Metikou.

La Sœur Angèle Ngo Ngock vit à Tchéré depuis six ans et était présente le jour de l’enlèvement des religieux. « Ces gens sont arrivés la nuit, ils sont entrés par le portail principal et se sont immédiatement dirigés vers la chambre de la Sœur Gilberte, malgré qu’il y a plusieurs portes semblables», s’exclame-t-elle. Autre fait curieux:

« après leur forfait, ils ont pris une voiture appartenant à notre communauté religieuse et ont emprunté un autre chemin à travers les arbres. Il faut vraiment connaitre les lieux pour emprunter ce chemin  et le retrouver la nuit sans se cogner aux arbres »,

ajoute Sœur Angèle.

 La religieuse avance, de surcroît,  que la police a interrogé à plusieurs reprises les habitants du village car le mode opératoire des présumés Boko Haram a laissé penser qu’ils connaissent très bien les lieux d’où le soupçon de « complicités internes ». « Les personnes interrogées ont toutes témoigné à la police n’avoir rien  entendu cette nuit-là et n’avoir rien vu, ni avant ni après l’enlèvement. Cela fait mal de réaliser qu’ils ont eu peur d’aider. S’ils avaient donné l’information, on aurait pu éviter quelque chose », regrette la sœur Angèle.

A Tchéré, l’environnement est dur et farouche : un climat très chaud et sec, un sol rocailleux avec de grosses pierres partout où le regard se pose et des sols arides et peu fertiles. Les maisons sont bâties en terre cuite avec des toits de pailles.  La résidence des religieux et l’école primaire publique du coin sont les seules constructions en ciment.  Un point d’attraction néanmoins: la mission catholique, où les  religieuses sont également des enseignantes bénévoles à l’école primaire.

A propos nzouankeu

Bonjour Je suis Anne Mireille Nzouankeu, journaliste camerounaise. Je m'intéresse aux questions de développement, droits de l'homme, environnement et santé. Je suis lauréate de plusieurs prix journalistiques parmi lesquels -3ème prix Afrique du Lorenzo Natali awards 2011, le plus prestigieux prix journalistique dans le domaine des droits de l'Homme -Finaliste du Dabra 2011, un prix international qui récompense les meilleurs journalistes africains dans le domaine de l'économie -Lauréate du projet Twenty Ten, une collaboration entre World Press Photo, FreeVoice, Africa Media Online et Lokaalmondiaal soutenue financièrement par la Dutch Postcode Lottery. Ce projet a permis à plus d’une centaine de journalistes africains originaires de 34 pays de rédiger des articles en profondeur sur le football africain et sur l’impact de la Coupe du Monde 2010 sur le continent.
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