« Je voyais les camarades tomber comme des mouches »

A l’occasion de ce 14 juillet fête nationale française, Foé Etoa, un camerounais ancien combattant de l’armée française, partage ses souvenirs avec nous

Foé Etoa, vous avez 78 ans, vous semblez bien jeune pour avoir été un ancien combattant.

C’est parce que j’ai fait le combat très jeune. J’étais le plus jeune des soldats ou alors l’un des plus jeunes.

Racontez-nous comment vous êtes arrivé aux côtés de l’armée française

Mon père était caporal de l’armée allemande quand De Gaulle a lancé son appel en 1940. Un jour lorsque j’avais sept ans, les français sont venus prendre mon père pour l’amener avec eux. Mon père qui avait de mauvais souvenirs de la guerre a fui parce qu’il ne voulait plus aller en guerre. Le capitaine qui commandait l’équipe française m’a vu. J’étais tout frêle, mince et géant et il a dit : « prenez celui-là. Il va manger le riz et il va grossir ». C’est comme ça que je suis parti. C’était le 27 septembre 1943.

Quelles sont les guerres que vous avez faites ?

A l’âge de sept ans, j’ai fait l’Algérie, le Maroc, le débarquement de Normandie. Lors du débarquement en Normandie, on nous envoyait dans les bateaux pour déloger les allemands. J’ai vu pleins de mes camarades mourir. Parfois je voyais ça comme un jeu, j’étais tellement petit, je ne comprenais bien ce qui se passait. Après le débarquement en Normandie je suis revenu à l’âge de 12 ans. Les français m’ont envoyé à l’Ecole des enfants des troupes de Brazzaville dans les services de transmission. Je suis rentré et on m’a envoyé à Fréjus pour suivre une formation et passer les diplômes militaires : Bes1 et le Bes2 Transmission. A la sortie, je suis allé en Indochine en 1952.

Mais à sept ans vous étiez effectivement petit. Quel était votre rôle exact ?

J’étais trop faible et je ne pouvais pas utiliser les armes de l’époque. Donc on m’a affecté au service des transmissions. C’est moi qui portais la radio, je la portais au dos, parfois à l’épaule. Parfois, lorsqu’il n’y avait pas de routes, on nous mettait dans des avions et on nous larguait au milieu de l’ennemi pour faire le combat corps à corps. Et les blancs arrivaient après. Nous étions la chair à canon. Après la guerre de Dien Bien Phu, je suis revenu avec le statut d’enfant des troupes. J’avais 12 ans après l’Indochine. J’ai fini la guerre en 1957.

Quel est votre souvenir le plus difficile de cette période ?

Mon plus mauvais souvenir est la guerre contre Hitler. J’ai assisté au débarquement en Normandie et je ne pourrais jamais oublier cela. Jusqu’à présent, quand j’y repense, je commence à avoir mal à la tête. Je voyais les camarades tomber comme des mouches. Parfois l’obus venait juste devant moi. Il fallait faire des tranchées. Lorsque l’adversaire commençait à bombarder le chef disait « couchés » et en quelques secondes il fallait être à un mètre sous le sol. Ceux qui n’allaient pas assez rapidement dans les tranchées étaient déchiquetés par les obus. Le pire c’était quand on nous mettait dans les bateaux, les chaloupes, pour aller déguerpir les allemands. Les allemands étaient trop forts. Ils nous égorgeaient en masse. La guerre en Indochine n’était rien à coté de celle contre les allemands. En Indochine les noirs ouvraient les routes, on nous envoyait aussi pour stopper les chinois. Les chinois nous tuaient aussi mais avec les allemands c’était terrible. Les allemands nous appelaient tous les tirailleurs sénégalais pourtant il y avait aussi les noirs des autres pays parmi nous.

Vous dites que vous avez arrêté la guerre en 1957. Qu’avez-vous fait après ?

Je suis revenu en 1957. C’est nous les anciens combattants qui avons créé le camp de Koutaba en 1959 : le 17ème Bima, le Bataillon d’infanterie de marine à Koutaba. Etant à Koutaba, j’ai changé de corps puisque le président de l’époque voulait les spécialistes dans l’armée. J’ai changé de corps et je suis entré à la gendarmerie où j’ai été instructeur de gendarmerie. J’étais là à la création de la Marine camerounaise, lorsque le premier bateau de guerre est arrivé au Cameroun. J’ai enseigné à la Marine et à l’escadrille, ce que nous appelons aujourd’hui Armée de l’air. J’ai aussi enseigné la transmission à la gendarmerie. Après la gendarmerie, je suis allée à la retraite. J’ai fait 25 ans de service dans l’armée camerounaise et j’ai fini avec le grade d’adjudant chef. Dans l’armée française j’avais aussi le grade d’adjudant chef lorsque j’ai été reversé dans l’armée camerounaise. Après ma retraite je suis allé au village.

Le 14 juillet 2010, vous faisiez partie du contingent de militaires camerounais qui a défilé à Paris.

Avant 2010, j’étais d’abord allé à Fréjus en 2007. Mon nom était venu de la France. Ils ont un musée là bas avec les noms des gens qui ont combattu pour eux. A Fréjus nous avons assisté à la fête de Bazeilles, la fête des troupes de la Marine française. En 2010, mon nom est toujours venu de France. On me connait là bas. Ce jour là, j’ai salué le président Sarkozy et c’était un honneur pour moi. J’étais content parce que les français se souviennent de ce que nous avons fait pour eux. Le président Sarkozy m’a dit que nous avons fait du bon travail et que la France va augmenter nos pensions.

Vous avez été décoré plusieurs fois, on vous voit arborer diverses médailles.

J’ai reçu environ une trentaine de médailles : la croix de guerre, la France libre, la médaille militaire, la médaille du combattant, la médaille du volontaire…etc. Je n’attends plus que la légion d’honneur française.

Parlez-nous du souvenir français

Le souvenir français est une association française. Je suis le président de la branche camerounaise de cette association. C’est moi qui dois m’occuper des tombeaux des anciens combattants sur tout le territoire national ainsi que les vestiges de la guerre tel que des canons. Nous entretenons ces tombeaux et ces vestiges afin qu’ils restent en bon état.

Propos recueillis par Anne Mireille Nzouankeu

A propos nzouankeu

Bonjour Je suis Anne Mireille Nzouankeu, journaliste camerounaise. Je m'intéresse aux questions de développement, droits de l'homme, environnement et santé. Je suis lauréate de plusieurs prix journalistiques parmi lesquels -3ème prix Afrique du Lorenzo Natali awards 2011, le plus prestigieux prix journalistique dans le domaine des droits de l'Homme -Finaliste du Dabra 2011, un prix international qui récompense les meilleurs journalistes africains dans le domaine de l'économie -Lauréate du projet Twenty Ten, une collaboration entre World Press Photo, FreeVoice, Africa Media Online et Lokaalmondiaal soutenue financièrement par la Dutch Postcode Lottery. Ce projet a permis à plus d’une centaine de journalistes africains originaires de 34 pays de rédiger des articles en profondeur sur le football africain et sur l’impact de la Coupe du Monde 2010 sur le continent.
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Un commentaire pour « Je voyais les camarades tomber comme des mouches »

  1. DIAW Oumar dit :

    Vous voyer pourquoi le Président Hollande disait à propos du Mali qu’ ils payaient leur dette s’ agissant du Mali. C’ est pathétique ce que raconte cet ancien combattant. Mon grand père qui combattu pour la France en 1914 jusqu’ en 1918 me racontait la même chose. Qui peut prétendre et oser dire que l’ Afrique n’ est encore rentrée dans l’ Histoire quand on sait que toute l’histoire s’ est construit avec l’Afrique.
    Depuis la civilisation égyptienne, les premiers homosapiens d’ Afrique de l’Est ect…Doit encore recommander de lire le Professeur Cheikh Anta Diop dans Nations négres et cultures?

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