François Hollande élu, Bruno Gain l’ambassadeur de France au Cameroun se prononce sur la françafrique

François Hollande, nouveau président de la France

Il annonce une rupture avec la Françafrique, une promesse qu’avait déjà faite Sarkozy son prédécesseur, sans grand succès.

 

Né le 12 août 1954 à Rouen en  France, François Hollande est le nouveau président de la France. Il a été élu le 6 mai dernier battant Nicolas Sarkozy, son challenger et président sortant.

François Hollande a battu campagne sous le signe du changement, non seulement pour les Français, mais aussi pour les ex-colonies françaises parmi lesquelles le Cameroun. Avec l’avènement d’un nouveau président, certains aspects des relations bilatérales pourraient être revus.

Au plan politique, François Hollande a annoncé la fin de la françafrique. « Je développerai la relation de la France avec les pays de la rive sud de la Méditerranée sur la base d’un projet économique, démocratique et culturel. Je romprai avec la « Françafrique », en proposant une relation fondée sur l’égalité, la confiance et la solidarité », disait-il dans son projet de société.

La françafrique est un réseau français en Afrique, multi tentaculaire, qui profite plus à la France qu’à l’Afrique. La françafrique, ce sont ces marchés juteux gagnés en Afrique par les multinationales françaises dans les domaines aussi variés que le pétrole, l’exploitation minière, les bâtiments et travaux publics, la communication, les télécommunications, le transport…etc. Ces contrats ont un impact positif sur l’économie française même s’ils sont parfois obtenus de manière déloyale, dans des conditions plutôt floues et avec des retombées économiques insignifiantes pour le Cameroun. Au moment où la France traverse une crise économique, François Hollande renoncera-t-il à de telles rentrées d’argent ? Probablement non. 

Mallettes

La Françafrique c’est aussi une diplomatie parallèle, des intermédiaires qui disent avoir la capacité de court-circuiter les ambassadeurs et de plaider la cause des dictateurs africains auprès du président français. C’est l’onction que les présidents africains vont prendre en France avant les élections dans leurs pays ou même avant la formation d’un nouveau gouvernement. Ce sont également ces mallettes, pleines de billets de banque qui partent de l’Afrique pour la France, spécialement en périodes électorales.

Peu avant le premier tour des présidentielles françaises,  La Lettre du continent a révélé qu’un émissaire camerounais avait été envoyé à François Hollande. D’après cette publication très courue, Narcisse Mouellè Kombi, le conseiller spécial en charge des questions diplomatiques de Paul Biya, en mission à Paris le 19 mars 2012, aurait tenté en vain « d’établir des contacts » avec des socialistes influents à l’exemple de François Rebsamen, le sénateur de Dijon. La nature du message porté par Narcisse Mouèllè Kombi n’a pas été révélée. Mais, des journaux ont affirmé que François Hollande aurait refusé plusieurs mallettes venant de divers pays africains.

 Celui qui est entré au Parti socialiste en 1979 a affirmé à plusieurs reprises vouloir mettre fin aux relations « incestueuses » entre la France et les chefs d’Etats africains. Au cours d’un meeting à Paris-Bercy le 29 avril 2012, le diplômé de Hec et de l’Ena de Paris a émis le vœu que son élection de ce « 6 mai soit une bonne nouvelle pour les démocrates, une terrible pour les dictateurs ». De toutes les façons, à l’allure où les langues se délient au sujet des mallettes africaines, ce serait un gros risque politique pour François Hollande, qui fut le porte-parole de Jospin en 1995, d’en accepter.

214 milliards Fcfa

Au plan de la coopération bilatérale, on ne devrait pas noter un changement à court et à moyen terme. Simplement parce que la France, qui est toujours présentée comme le partenaire économique privilégié du Cameroun,  est déjà engagée sur plusieurs programmes qui s’étendent sur plusieurs années. La France s’est par exemple engagée à contribuer à la construction du barrage de Lom Pangar et du deuxième pont sur le Wouri. Le 1er juillet 2011, elle a signé le deuxième C2D, un programme de subventions dans le cadre de l’aide au développement, d’un montant de 214 milliards Cfa (326 millions d’Euros) sur la période 2011-2016. Hollande ne peut rompre ces engagements du seul fait de sa volonté d’implémenter une nouvelle idéologie.

On pourrait tout au plus assister à une sorte de changement dans la continuité. La France peut décider de recentrer ses actions, de modifier quelques priorités: des  réorientations qui resteront marginales, puisqu’au cours de la campagne électorale, il n’y avait pas de réelles différences de point de vue sur cet aspect de la politique étrangère entre les deux candidats.

Immigration

Tout au long de la campagne électorale, François Hollande s’est presque toujours dérobé face à la question de l’immigration. Il a longtemps refusé de dire s’il pensait qu’il ya trop d’immigrés en France, pour finalement affirmer qu’il n y a « pas trop d’immigrés en situation légale mais trop d’immigrés en situation irrégulière ». Il a annoncé des régularisations au cas par cas et non en masse. Pour ce qui est de l’immigration économique, « le parlement fixera le chiffre en fonction des besoins de l’économie », a-t-il déclaré. Quant à l’immigration estudiantine, il a émis l’idée de se mettre en relation avec les universités, pour organiser un débat annuel en vue d’en fixer le volume.

François Hollande a été élu Premier secrétaire du Parti socialiste en 1997, un poste qu’il abandonne le 20 mars 2008 lorsqu’il est élu président du conseil général de Corrèze. Le 16 octobre 2011, il est élu candidat du Ps aux primaires pour ces présidentielles de 2012, puis investi  le 22 octobre  comme candidat du Parti socialiste et des Radicaux de gauche pour l’élection présidentielle de 2012. Une élection finalement remportée hier.

Anne Mireille Nzouankeu

« un phénomène en voie de disparition»

Bruno Gain. L’ambassadeur de France au Cameroun pense que la françafrique appartient à une autre époque.

 

M. l’ambassadeur, François Hollande, le nouveau président français a annoncé la « rupture » d’avec la Françafrique. Pouvez-vous nous dire ce qui changera dans les relations franco-camerounaises si on mettait un terme à la Françafrique ?

Combien de fois faudra-t-il répéter que la Françafrique appartient déjà à une époque révolue et que cette formule choc relève aujourd’hui du fantasme bien plus que d’une réalité concrète, même s’il peut y avoir ça et là quelques derniers soubresauts je n’en disconviens pas. M. François Hollande n’a jamais cessé de dire qu’il fallait une volonté politique inflexible pour mettre définitivement  un terme à ces pratiques qu’il juge lui aussi intolérables. Ce devrait être ainsi la fin définitive des diplomaties parallèles et occultes qui court-circuitaient l’action des services de l’Etat. Plus que jamais, la lutte impitoyable contre la corruption devrait être aussi un maître-mot. Pour ce qui est du Cameroun, qui n’a jamais été un haut-lieu de la Françafrique, ce dont je me félicite, je ne pense pas qu’il faille attendre de changements majeurs. La France sera toujours soucieuse de transparence et de coopération. Elle continuera à œuvrer sans relâche, à travers le dialogue et la persuasion, à la promotion des droits de l’homme, de l’état de droit et de la démocratie. Cela étant, j’observerai que si la Françafrique n’a que trop perduré, c’est qu’il y avait peut-être aussi – du côté africain cette fois – trop de connivences, trop de portes ouvertes et d’écoute bienveillante dont bénéficiaient ces émissaires plus ou moins autoproclamés…

Vous parlez de connivences du coté africain. Quelles sont-elles ?

S’il ya ces émissaires, ces robert Bourgis, Focart et leurs successeurs, c’est bien qu’il y avait ici en Afrique des gens qui étaient prêts à les écouter, les recevoir, passer des messages, à court-circuiter les ambassadeurs. Il ya eu des régimes pour accepter ce type de relations. Quand il y a ces dialogues sous le manteau, c’est parce qu’il ya aussi des personnes qui, au lieu de renvoyer ces émissaires en leur demandant de faire passer les messages officiellement, se prêtent à ce jeu qui n’est bien évidement pas satisfaisant.  Mais, c’est vraiment un phénomène en voie de disparition. Fort heureusement, j’avoue que le Cameroun n’est pas le centre de la françafrique. Il y a ici des relations beaucoup plus saines. C’est un pays où on respecte encore les ambassadeurs.

L’implication de la France dans la gestion de la Banque des Etats de l’Afrique centrale (Beac) est de plus en plus décriée. Peut-on s’attendre à ce que cette pratique cesse?

Les relations de la France avec la Banque des Etats d’Afrique centrale sont très strictement codifiées. Les Etats africains conservent évidemment la pleine maîtrise des décisions prise puisqu’ils disposent dans toutes les instances de la banque d’une large majorité. La présence de la France est en effet très minoritaire : 2 voix sur 15 au Conseil d’Administration, 1 censeur sur 3, par exemple. Elle ne dispose bien entendu d’aucun droit de veto. Les Etats d’Afrique centrale sont pleinement responsables des orientations prises.

Et votre affirmation selon laquelle ces relations monétaires seraient décriées me surprend. Je ne connais pas un seul ministre des Finances de la zone, un seul chef d’Etat ou de gouvernement qui souhaite mettre un terme à ce partenariat qui vise à assurer une orthodoxie monétaire et présente beaucoup plus d’avantages que d’inconvénients. Le Trésor français gère les réserves des Etats membres en leur versant une juste rémunération. Les relations avec l’ensemble des Etats partenaires de la BEAC donnent pleine satisfaction.

Si derrière votre propos se cache plutôt la question de la parité fixe entre le FCFA et l’euro, cette question est bien entendu tout à fait légitime : elle se pose généralement à chaque fois que l’euro s’apprécie par rapport au dollar américain, ce qui renchérit le coup des exportations des pays africains membres de la zone. En revanche, lorsque ce rapport de change euro/dollar s’inverse je n’entends personne qui s’en plaigne. Il faut bien avoir à l’esprit que cette stabilité monétaire renforcée au sein de la zone BEAC est un puissant facteur d’intégration au niveau de la sous-région.

Toutes les expériences d’intégration régionale de par le monde montrent que la principale pierre d’achoppement est précisément de mettre en place son volet monétaire ce qui est chose faite pour l’Afrique centrale. C’est un acquis qui est de nature à faciliter les échanges commerciaux de toute nature. En revanche, il reste beaucoup de chemin à parcourir pour promouvoir les autres volets de cette intégration où la CEMAC est plutôt en retard par rapport aux autres organisations régionales que ce soit la CEDEAO ou la SADC. Mais renoncer à cet élément de stabilité qu’est la parité fixe du FCFA et de l’euro conduirait immanquablement à une dérive des monnaies nationales et à de fortes tensions inflationnistes. Là encore, aucun Etat membre ne souhaite s’orienter dans cette voie. Si quelque chose a été décrié au sein de la BEAC, je dirais que ce sont plutôt des comportements individuels frauduleux. Vous savez que des sanctions ont été prises à ce sujet et que des poursuites judiciaires sont engagées contre les auteurs de ces détournements et actes délictueux que la France réprouve avec force.

La France est en pleine crise économique. Cette situation pourrait-elle avoir des incidences sur la coopération bilatérale, notamment au niveau des programmes mis en œuvre au Cameroun?

Ce n’est pas seulement la France qui est en crise économique. C’est l’ensemble de l’Europe. J’ajoute que d’autres pays sont également frappés de plein fouet et qu’aucune région du monde n’a intérêt à ce que cette situation perdure car tout affaiblissement durable de l’économie européenne ne pourrait qu’avoir des répercussions négatives sur les autres continents, que ce soit l’Asie ou l’Afrique puisque l’Europe reste l’un de leurs principaux clients.

Les difficultés que nous traversons ne devraient cependant pas avoir d’implications importantes sur le plan bilatéral, La France a noué avec le continent africain en général et le Cameroun en particulier un partenariat solide qui est appelé à se renforcer. La France est l’un des tous premiers partenaires du Cameroun et le restera. En 2011, le Cameroun a été le premier bénéficiaire de notre assistance sur le continent africain, subventions et prêts confondus, avec plus de 350 milliards de FCFA (537 M€) d’engagements : le barrage de Lom Pangar (le conseil d’administration de l’AFD devrait entériner cette semaine le prêt de 40 milliards de FCFA environ (60 M€) accordé pour cette opération), le deuxième pont sur le Wouri (pour lequel le titulaire du marché devrait être choisi très prochainement par les autorités camerounaises), l’assainissement des eaux à Douala, le réaménagement des entrées Est et Ouest de cette ville, l’aide à l’agriculture, les garanties apportées à certaines banques ou établissements de micro-finance, etc. etc. Ces opérations s’inscrivent dans la durée. Leur durée de réalisation s’échelonne sur plusieurs années. Le deuxième volet du Contrat de désendettement et de développement avec le Cameroun (C2D) a été signé pour 5 ans sur la période 2011-2016 et il y aura ensuite un 3ème C2D.

Vous le voyez, nous n’agissons pas sur le court terme et nous parions sur l’avenir du pays. Il y a en effet d’autant moins de probabilité d’un revirement ou d’un changement de cap que nous sommes convaincus que l’économie camerounaise est appelée à un fort développement qui sera du reste stimulé par la mise en œuvre progressive des « grandes ambitions » du Président Biya, du reste aujourd’hui parvenues au stade de la réalisation concrète.

Nos relations avec le Cameroun resteront caractérisées par leur densité exemplaire, quel que soit le Président de la République élu ce soir. Je rappelle enfin que Nicolas Sarkozy comme François Hollande sont l’un et l’autre déterminés à tout mettre en œuvre pour que l’aide au développement soit, non seulement maintenue mais développée, en recourant notamment à des mécanismes de financement innovants

Propos recueillis par Anne Mireille Nzouankeu

A propos nzouankeu

Bonjour Je suis Anne Mireille Nzouankeu, journaliste camerounaise. Je m'intéresse aux questions de développement, droits de l'homme, environnement et santé. Je suis lauréate de plusieurs prix journalistiques parmi lesquels -3ème prix Afrique du Lorenzo Natali awards 2011, le plus prestigieux prix journalistique dans le domaine des droits de l'Homme -Finaliste du Dabra 2011, un prix international qui récompense les meilleurs journalistes africains dans le domaine de l'économie -Lauréate du projet Twenty Ten, une collaboration entre World Press Photo, FreeVoice, Africa Media Online et Lokaalmondiaal soutenue financièrement par la Dutch Postcode Lottery. Ce projet a permis à plus d’une centaine de journalistes africains originaires de 34 pays de rédiger des articles en profondeur sur le football africain et sur l’impact de la Coupe du Monde 2010 sur le continent.
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