Cameroun : Les prostitués masculins et le Sida

La prostitution masculine est encore mal connue au Cameroun, pourtant, elle existe. A l’occasion de la journée mondiale de lutte contre le sida, les travailleurs du sexe de Douala nous amènent dans leur univers.

Douala au lieu-dit Carrefour Elf le 13 novembre 2011. Il est 20 heures et l’endroit, qui a été rebaptisé « carrefour j’ai raté ma vie », est fréquenté par des travailleurs du sexe, l’expression politiquement correcte qui désigne les prostituées.
Ici, on aperçoit des filles à perte de vue. Certaines sont debout dans la pénombre et causent entre elles. D’autres sont assises dans des buvettes et sirotent, en attendant leurs clients. Parmi ces filles, se trouve Aurélie, âgée de 26 ans. Un client  arrive à pied, cause à peine une minute avec elle et ils s’en vont. Environ 20 minutes plus tard Aurélie revient, le sourire aux lèvres. « La soirée commence bien », s’exclame-t-elle.

Elle explique que le client est son « asso », c’est-à-dire un habitué. Il lui a donné 3.500Fcfa parce qu’il était content, soit 1500Fcfa de plus que le tarif habituel. Plus tard, Aurélie révèle qu’elle n’utilise pas de préservatifs avec ses « assos ».

Autre révélation : Aurélie s’appelle en réalité Bertrand. C’est un travesti. Il a une perruque harmonieusement coiffée. Son visage est maquillé : un fond de teint, du rouge à lèvres, des fards à paupières, des faux cils. Il a les ongles mi-longs, bien manucurés. Il arbore un tricot qui moule une généreuse poitrine que bien des filles lui envieraient, un pantalon tout aussi moulant et des talons hauts. Mais, en fait, ces seins sont des préservatifs remplis d’eau et habillement fixés dans des soutiens gorges. Un cache-sexe aplati ses organes génitaux et l’illusion est parfaite, surtout la nuit.

Des « filles » comme Aurélie sont nombreuses à Douala. En fait, la prostitution masculine est un phénomène peu connu, qui existe pourtant au Cameroun depuis plus d’une dizaine d’années et qui est en « constante évolution », d’après Adonis Tchoudja, le président de Aids-Acodev, une association qui lutte contre le Sida auprès des travailleurs du sexe et des enfants de la rue depuis trois ans.

D’après le Plan stratégique national de lutte contre le Vih, le Sida et les Ist  2011-2015, mis en place par le Comité national de lutte contre le Sida (Cnls), « les acteurs qui se livrent à cette activité se considèrent comme filles libres pour les prostituées femmes, le phénomène n’ayant pas encore d’appellation courante pour les hommes ».

Ce plan stratégique, publié en décembre 2010, révèle que « l’effectif total des travailleurs du sexe est variable selon les sources ».  Il cite, par exemple, le rapport de cartographie des travailleurs du sexe publié en 2008, qui parle de « 18.000 personnes (hommes et femmes) ».  Il n’y a pas encore d’études qui portent uniquement sur les travailleurs du sexe masculins. Le plan stratégique de cette institution placée sous l’autorité du ministère de la Santé publique indique aussi que les travailleurs du sexe sont « des populations à haut risque d’exposition au Vih [parce qu’ils peuvent] jouer un rôle disséminateur de l’infection vers la population générale,  à cause du multi partenariat sexuel qui les caractérise [et] la non utilisation systématique du préservatif  ».

Toujours d’après ce rapport, le taux de séroprévalence chez les travailleurs du sexe est passé de « 26,4% en 2004 à 36,8% en 2009 ». Il révèle également que « seulement 64% » d’hommes interrogés lors d’une enquête démographique et de santé ont déclaré utiliser des préservatifs au cours des rapports avec des travailleurs du sexe. Adonis Tchoudja de l’association Aids-Acodev est plus modéré. Il affirme qu’environ 50% seulement des travailleurs du sexe se protègent.

Pour ce qui est des travailleurs masculins, ils vont aussi bien avec des hommes qu’avec des femmes. « Bien qu’étant interdit, il est clair qu’il y’a des hommes qui ont des rapports sexuels avec des hommes et ces hommes ne sont pas suffisamment sensibilisés. Les spots publicitaires à la télévision ne montrent que des couples hétérosexuels ; alors, ils ont l’impression que le Sida ne les concerne pas », révèle-t-il.  D’où son appel à la prise en compte de cette catégorie sociale dans la conception des messages de sensibilisation sur le Vih/Sida.

Ce vœu pourrait prendre du temps avant de se réaliser. Une source au Comité national de lutte contre le Sida explique : « La prostitution est interdite au Cameroun et la loi interdit des rapports sexuels entre personnes de même sexe. Inclure ces deux groupes dans des campagnes de sensibilisation, par exemple dans des spots publicitaires, serait une façon de légitimer ces pratiques. Personne n’est prêt à prendre ce risque». A cause de la faible prise en compte des travailleurs du sexe dans les campagnes de sensibilisation, ces hommes et femmes adoptent des comportements à risque qui pourraient contribuer à la propagation du Vih/Sida et des autres maladies sexuellement transmissibles, surtout lorsqu’on sait que les personnes qui achètent le sexe ont également des rapports sexuels avec d’autres catégories sociales telles que les élèves, les étudiants, les jeunes.

Des pratiques à risque
Big Mami, c’est le pseudonyme utilisé par un garçon de 27 ans, travailleur du sexe depuis environ sept ans. Ses clients sont aussi bien des hommes que des femmes, « des veuves, des femmes âgées qui ne sont pas satisfaites par les hommes de leur génération», révèle-t-il. Il avoue qu’il n’utilise pas systématiquement des préservatifs. « Quand quelqu’un me plait, s’il veut utiliser des préservatifs, on le fait ; s’il ne veut pas, on ne les utilise pas. Mais quand je n’aime pas une personne, j’utilise toujours le préservatif », explique-t-il.

A la question de savoir s’il n’a pas peur d’attraper le Vih/Sida, il répond : « dès qu’on finit les rapports, je me nettoie et ça va ». En fait, beaucoup d’idées préconçues parmi les travailleurs du sexe sont de nature à augmenter la propagation du Vih/Sida. Certains pensent qu’uriner et faire sa toilette immédiatement à la fin du rapport sexuel permet d’évacuer les microbes et met ainsi à l’abri des maladies. Des garçons ne voient pas la nécessité d’utiliser le préservatif, car « les hommes n’attrapent pas de grossesse ». Ils se fient également à l’apparence physique de leurs clients et ont encore l’impression que les malades du Sida sont chétifs, avec des boutons sur le corps.

Big Mami n’est pas un travesti et ne travaille pas au carrefour Elf, mais plutôt dans des snacks bars et des boites de nuit. D’ailleurs, les travailleurs du sexe  du carrefour Elf ne sont que la face visible de la prostitution à Douala. Ils travaillent discrètement et on les rencontre, par exemple, dans un snack bar qui porte le nom d’un réseau social, situé à Ndogbong, près de la zone universitaire. Ici, ces travailleurs sont pour la plupart des étudiants. Ce 13 novembre, Gilles qui se fait appeler Njango et ses collègues sont attablés et causent.

Etudiant en deuxième année d’histoire, c’est l’argent qu’il travaille dans ce bar qui paye ses études et ses factures. Environ une heure après son arrivée, un monsieur l’invite à sa table, lui offre à boire et après un bref échange de mots, ils s’apprêtent à partir. Approché pendant qu’il règle sa facture, le monsieur explique qu’ « il cherche juste quelqu’un pour [lui] montrer la ville car [il] a peur de se perdre ». Il manifeste d’ailleurs son intention de voir la journaliste se joindre à eux pour « une balade à trois ».

Entre 22h et 23h, les étudiants s’en vont progressivement et d’autres types de travailleurs arrivent. D’autres types de clients aussi. Il s’agit, pour la plupart, de personnes handicapées, de petites tailles, de très forte corpulence : des personnes qui ont du mal à avoir une stabilité affective à cause de leur physique ou de leur santé mentale. Elles viennent ici trouver une compagnie « non dédaigneuse », explique Marie Ange, devenue paraplégique à la suite d’une crise cardiaque. Albert Dieudonné, lui, est épileptique, avec des crises assez fréquentes. Il explique que ses petites amies le quittent dès qu’elles assistent à une de ses crises d’épilepsie.

Globalement, « ce sont des personnes seules qui veulent se faire plaisir et qui sont prêtes à payer pour cela, et parfois cher », explique Adonis Tchoudja. Marie Ange n’utilise pas de préservatifs et paye le double du tarif pour avoir un rapport non protégé. « Je ne peux pas bouger mes membres. Je bave. Quand il n’y a pas un enfant pour m’aider à la maison, il m’arrive d’uriner et de déféquer sur moi. Je veux avoir au moins un vrai plaisir avant de mourir. Je m’en fous du Sida.», confie-t-elle.

Objectif zéro
Cette année, la journée mondiale de lutte contre le Sida a été célébrée sous le thème : « Objectif zéro : zéro nouvelle infection, zéro discrimination, zéro décès lié au sida ». Ce thème sera conservé jusqu’en 2015, année au cours de laquelle l’objectif zéro devra être atteint dans le monde entier.  Au Cameroun, des journées de sensibilisation et d’information visaient principalement les jeunes et les femmes. L’accent a été mis sur la prévention de la transmission mère-enfant. On a peu parlé  des travailleurs du sexe, mais ils tiennent à apporter leur contribution à l’atteinte de l’objectif zéro. 

L’association Aids-Acodev, par exemple, achète des préservatifs pour les redistribuer aux travailleurs du sexe. Les membres de cette association vont également vers ces travailleurs pour leur prodiguer des conseils et les sensibiliser sur la prévention du Vih/Sida. On les incite à connaitre leur statut sérologique et ceux qui sont déjà porteurs du virus du Sida reçoivent des conseils pour ne pas se réinfecter et infecter les autres. « C’est notre contribution à la lutte contre le Sida », relève Adonis Tchoudja.

Anne Mireille Nzouankeu

A propos nzouankeu

Bonjour Je suis Anne Mireille Nzouankeu, journaliste camerounaise. Je m'intéresse aux questions de développement, droits de l'homme, environnement et santé. Je suis lauréate de plusieurs prix journalistiques parmi lesquels -3ème prix Afrique du Lorenzo Natali awards 2011, le plus prestigieux prix journalistique dans le domaine des droits de l'Homme -Finaliste du Dabra 2011, un prix international qui récompense les meilleurs journalistes africains dans le domaine de l'économie -Lauréate du projet Twenty Ten, une collaboration entre World Press Photo, FreeVoice, Africa Media Online et Lokaalmondiaal soutenue financièrement par la Dutch Postcode Lottery. Ce projet a permis à plus d’une centaine de journalistes africains originaires de 34 pays de rédiger des articles en profondeur sur le football africain et sur l’impact de la Coupe du Monde 2010 sur le continent.
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