Le business lucratif de l’excision

Les  Mutilations génitales féminines, causent des ravages parmi les victimes et sont une source de revenus pour les exciseurs.

 Habiba est une femme de 34ans habitant le quartier Briqueterie de Yaoundé. Elle a été excisée à l’âge de 13 ans, une semaine avant son mariage. « On a creusé un trou. Des femmes ont formé un cercle autour de ce trou. On m’a amené, on m’a fait coucher par terre en mettant mes fesses au niveau du trou. On m’a écarté les jambes et les femmes bloquaient mes pieds pour que je ne bouge pas. Une vieille femme est venue au milieu du cercle et c’est elle qui a coupé », raconte Habiba. Elle ajoute : « J’ai senti une douleur que je ne peux décrire. Je me rappelle que j’ai eu tellement mal que je me suis évanouie. Quand je me suis réveillée, j’ai constaté que j’avais beaucoup saigné et que mon sang avait rempli le trou ».

21 ans plus tard, la douleur semble toujours présente. Ses yeux s’emplissent de larmes ce 05 novembre, pendant qu’elle raconte son histoire.

L’ablation partielle ou totale des organes génitaux de la femme, pour des raisons autres que d’ordre médical, est plus connue sous l’appellation de mutilation génitale féminine (Mgf).

Selon l’Organisation mondiale de la Santé (Oms), « chaque année, environ trois millions de filles y sont exposées ». Au Cameroun, les Mgf se pratiquent dans presque toutes les régions, mais, en majorité à l’Extrême-Nord et au Sud-Ouest, d’après le constat fait par la branche camerounaise du « Comité interafricain de lutte contre les pratiques néfastes à la santé de la femme et de la jeune fille ». Le poids de la culture L’excision est la forme de mutilation génitale féminine la plus répandue au Cameroun. Elle consiste à enlever le clitoris et la petite lèvre du vagin. Cette opération se fait à vif, sans anesthésie et avec un canif ou une lame de rasoir. Très souvent, les exciseurs utilisent le même outil pour tous les cas. Dans le grand nord, les mutilations sont faites par les femmes, mais, à Yaoundé, ce sont les hommes qui posent ces actes. On les appelle les wanzams. En plus des mutilations, les wanzams rasent la tête et la barbe, font les incisions et balafres rituelles ainsi que la circoncision des garçons.

Bouba, qui se présente comme le chef des wanzams de la Briqueterie, explique que les mutilations génitales féminines sont d’abord un phénomène culturel, « une tradition qui se transmet de génération en génération ». Il dit avoir lui-même hérité ce « don» de son père. Pour lui, c’est un rite d’initiation à la vie, au même titre que la circoncision pour les garçons. « Dans nos traditions, une femme qui n’est pas excisée ne va pas en mariage. Or, une femme qui n’est pas mariée est le déshonneur de sa famille », explique-t-il.

Un avis que ne partagent pas certaines femmes. « Il n’y a rien de culturel. L’excision est la manifestation de l’égoïsme des hommes. Ils font exciser les femmes pour leur ôter le plaisir. Ils disent que, sans plaisir, les femmes n’auront pas envie de tromper leurs maris et ils nous obligent à nous y soumettre», s’offusque par exemple Salamatou, elle aussi excisée. Chaque année, de nombreuses campagnes de sensibilisation et des plaidoyers sont organisés pour tenter d’enrayer le phénomène. Mais, au delà de l’aspect culturel, la persistance de l’excision semble aussi être liée à l’argent que cette pratique rapporte.

Un business lucratif au Cameroun

L’excision se pratique à tout âge, mais généralement, quelques jours après la naissance, peu avant le mariage ou avant le premier accouchement. « Dans beaucoup de tribus, les maris exigent que leurs femmes soient excisées et ce sont eux qui payent les frais », explique Salamatou. L’excision est donc un service payant. Il n’y a pas de tarif fixe. Le prix varie en fonction du statut social de la famille ou du mari. Mais le minimum est de « 10.000Fcfa pour les familles les plus pauvres», révèle Salamatou.

Seulement, après l’excision, le clitoris n’est pas jeté : il est utilisé par les tradipraticiens. « Nous avons découvert que lorsqu’on coupe ces parties génitales, on les sèche. Dans certains villages, on les écrase et on les met dans la nourriture. Il paraît que ça donne la force et la puissance aux hommes », explique Comfort Effiom du « Comité interafricain de lutte contre les pratiques néfastes à la santé de la femme et de la jeune fille ».

Ces propos sont corroborés par Alhadji Gaoussou, tradipraticien à la Briqueterie, qui apporte de plus amples explications. Pour lui, le clitoris est un ingrédient très prisé qui entre dans la fabrication des filtres d’amour, des protections plus connues sous le nom de « blindage » et des boissons énergisantes pour hommes. Ces boissons auraient des vertus revigorantes, aphrodisiaques et rajeunissantes. Alhadji Gaoussou explique que les clitoris les plus recherchés sont ceux des jeunes filles vierges mais qui ont déjà leurs règles. Dans ce cas, le clitoris est vendu « très cher, parfois jusqu’à 100.000 Fcfa», explique-t-il.

Pour arrondir leurs fins de mois, les exciseurs seraient ainsi de mèche avec les tradipraticiens. Il y aurait d’ailleurs des « commerçants qui partent acheter la marchandise jusqu’au Mali, au Niger et même en Mauritanie pour nous la livrer », révèle Alhadji Gaoussou. Le fait que l’excision soit une activité génératrice de revenus est bien connu des autorités camerounaises. Depuis quelques années, le ministère de la Promotion de la Femme et de la Famille a entrepris de trouver des activités de substitution aux exciseurs, afin qu’ils changent de métier. Car, sans exciseurs, il n’y a pas d’excisées. Des tracteurs ont par exemple été offerts aux femmes à l’Extrême-Nord, afin qu’elles pratiquent l’agriculture. « Ici à la Briqueterie, on a offert une machine à coudre, un téléphone pour call-box et 50.000 Fcfa à un groupe d’environ 10 exciseurs. Qu’est ce que ça peut leur rapporter? Dès que les gens du ministère ont tourné le dos, les excisions ont repris », explique Habiba.

Bouba, le chef des wanzams de la Briqueterie se garde de s’exprimer sur la possibilité de se recycler dans une autre activité. Il préfère mettre l’accent sur la sensibilisation de ses confrères, afin d’améliorer « les conditions de travail ». Il explique ainsi que, depuis qu’il sait que la pratique de l’excision peut faciliter la propagation du Vih/Sida, il « javelise [son] couteau à chaque utilisation ». Comme autre amélioration, il explique qu’« on ne fait plus coucher les gens par terre, mais sur une natte ou un pagne ».

Des droits bafoués

L’excision et les autres formes de mutilations génitales font courir des risques aux femmes. Leurs organes génitaux sont endommagés. Certaines en meurent, à cause des saignements abondants ; d’autres perdent l’estime d’elles-mêmes. « Lorsqu’on t’excise, tu te sens comme un animal qui est passé chez le boucher. Nous avons honte d’en parler devant les femmes non excisées. Nous nous sentons inférieures à elles, moins que femmes», constate Habiba. Au vu des douleurs physiques et mentales, du sentiment d’avilissement et d’humiliation causé par les mutilations génitales féminines, celles-ci peuvent être assimilées à des traitements inhumains et dégradants. Il s’agit là de la violation de plusieurs droits fondamentaux des femmes : le droit à la santé, à la non discrimination en raison du sexe, celui de disposer de son corps et de choisir sa forme de sexualité ainsi que d’être à l’abri de traitements déshumanisants.

Selon l’article 2 de la convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes, les Etats s’engagent à « prendre toutes les mesures appropriées, y compris des dispositions législatives, pour modifier ou abroger toute loi, disposition réglementaire, coutume ou pratique qui constitue une discrimination à l’égard des femmes ». Le Cameroun a ratifié cette convention, mais tarde à l’appliquer.

Le travail des associations qui luttent contre l’excision est d’autant plus difficile que la pratique n’est pas légiférée. De plus, les familles ont trouvé des voies de contournement pour pratiquer l’excision incognito, comme l’explique Oudina Bobo, membre d’un comité local du quartier Briqueterie. « Quand une femme accouche, on lui trouve une autre femme plus âgée qui viendra l’assister pendant six à sept jours et parfois plus. En général, cette femme est là pour laver l’enfant, mais, c’est pendant ces jours qu’elle amène l’enfant pour se faire exciser. Après l’excision, on organise une fête en disant que c’est pour le baptême de l’enfant. Pourtant, il y’a autre chose derrière », témoigne-t-elle. Toutefois, quelques femmes ont de plus en plus le courage de s’opposer à l’excision. C’est le cas d’Habiba, qui en a payé un lourd tribut. Elle a été chassée de son foyer conjugal et de son village pour s’être opposée à l’excision de ses filles. « Je ne le regrette pas », affirme-t-elle. Même si elle a parfois l’impression que son combat est vain. « Vous allez écrire votre article et ça ne changera rien, tant que des équipes ne resteront pas en permanence dans les villages et dans les quartiers pour intimider les exciseurs », dit-elle, résignée.

                                                           Par Anne Mireille Nzouankeu

A propos nzouankeu

Bonjour Je suis Anne Mireille Nzouankeu, journaliste camerounaise. Je m'intéresse aux questions de développement, droits de l'homme, environnement et santé. Je suis lauréate de plusieurs prix journalistiques parmi lesquels -3ème prix Afrique du Lorenzo Natali awards 2011, le plus prestigieux prix journalistique dans le domaine des droits de l'Homme -Finaliste du Dabra 2011, un prix international qui récompense les meilleurs journalistes africains dans le domaine de l'économie -Lauréate du projet Twenty Ten, une collaboration entre World Press Photo, FreeVoice, Africa Media Online et Lokaalmondiaal soutenue financièrement par la Dutch Postcode Lottery. Ce projet a permis à plus d’une centaine de journalistes africains originaires de 34 pays de rédiger des articles en profondeur sur le football africain et sur l’impact de la Coupe du Monde 2010 sur le continent.
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Un commentaire pour Le business lucratif de l’excision

  1. nzouankeu dit :

    NB:
    Il est à préciser qu’environ un mois après la publication de cet article, un comité de surveillance a été mis sur pied afin de dénoncer tous les cas d’excision mais aussi de sensibiliser les populations sur les méfaits de l’excision et de convaincre les exciseurs de « changer de métier ».
    Anne Mireille Nzouankeu

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