Cameroun : la double vie des homosexuels

Ils se marient pour cacher leur orientation sexuelle et éviter les représailles de la société.

Selon l’article 347 bis du code pénal camerounais : «Est puni d’un emprisonnement de six mois à cinq ans et d’une amende de 20.000 à 200.000 francs toute personne qui a des rapports sexuels avec une personne de son sexe ». Stéphane Koche, le vice-président de l’Association de défense des homosexuels (Adefho) révèle qu’ « en moyenne 200 personnes sont interpellées chaque année au Cameroun et gardées à vue arbitrairement », sur la base de cet article. Il évoque le cas d’un homme arrêté depuis septembre 2009 et encore détenu à ce jour à la prison centrale de Yaoundé, pour avoir été en possession de préservatifs et de lubrifiants sur lesquels était inscrit « Gay. Glisse entre mecs ». 

Le rapport d’enquête de l’Ong Human Rights Watch publié en 2010 et intitulé « Criminalisation des identités » parle, lui aussi, de plusieurs dizaines de personnes arrêtées sur le fondement de l’article 347 bis.  Ces personnes « sont très souvent gardées à vue au-delà du délai maximum de 48 heures autorisé par la loi camerounaise. Lorsqu’elles sont inculpées, les juges refusent leur libération sous caution ou fixent des conditions impossibles à satisfaire ». Le rapport explique : « Les policiers frappent au corps, à la tête et à la plante des pieds les individus qu’ils soupçonnent d’être homosexuels.

Ils ordonnent parfois des examens de la région anale inhumains, dégradants et intrusifs, dans le but de prouver la pratique habituelle de la sodomie, qui ne peut pourtant être ainsi prouvée scientifiquement ».  Malgré les sanctions, « il est rare que les détenus protestent. Ils ont peur de déposer plainte, ignorent que cela est possible ou n’ont tout simplement pas les moyens d’engager un avocat. Lorsqu’ils protestent, soit ils ne sont pas entendus, soit ils font l’objet de représailles », indique le rapport.

Même lorsqu’ils ne sont pas interpellés, les homosexuels disent subir au quotidien un sentiment de rejet. Sentinelle, 27 ans, a été excommunié de son Eglise parce qu’on le soupçonnait d’être homosexuel.

Duval, 24 ans,  a  avoué son orientation sexuelle à sa famille nucléaire qui a tenté de l’emmener voir un prêtre pour le « désenvoûter ». « Je leur ai dit que c’est une perte de temps car moi je suis homosexuel et non envoûté. J’ai cette attirance depuis l’enfance », reconnait-il. Duval est cuisinier et responsable d’un service traiteur.

Il a un goût prononcé pour les couleurs chatoyantes et les vêtements près du corps. Sa démarche  n’arrange pas les choses et suscite plutôt des railleries: « Quand je marche dans la rue, on m’insulte pédé, homosexuel, c’est vous qui détruisez la vie des jeunes ici dehors », se plaint-il. Pour Sentinelle, la discrimination se fait également sentir au niveau du droit à la santé. « Lors des rapports sexuels, on peut être victime d’une exposition au sang et, généralement, quand on arrive à l’hôpital, on demande à voir le partenaire avec qui nous avons eu des rapports sexuels. Si c’est avec un homme, on ne peut pas venir avec lui. On n’ose pas en parler. On ment pour qu’on s’occupe de nous en disant par exemple que notre copine a voyagé.

Nous voulons que des choses comme ça s’arrêtent », souhaite-t-il. Il ajoute : « Mon attente vis-à-vis du gouvernement est la dépénalisation de l’homosexualité et l’accès universel à la prévention et au traitement pour tous. Ça veut dire que si un homosexuel est malade, qu’il aille à l’hôpital et qu’il reçoive des soins comme un hétérosexuel».

Double vie
La peur de traitements dégradants et inhumains amène les homosexuels à cacher leur orientation sexuelle. Sentinelle dit avoir eu son premier rapport sexuel à l’âge de 14 ans, avec une fille. «  J’ai essayé juste à cause de la pression des amis. Tous mes camarades avaient des copines et je me suis dit, pourquoi pas moi ? » Depuis lors, il n’a plus eu de rapports sexuels avec une femme, même s’il a une fiancée depuis un an.  Elle n’est pas au courant de son orientation sexuelle et ses croyances religieuses lui interdisent d’avoir des rapports sexuels en dehors du mariage. Cette situation arrange Sentinelle. Il tient à épouser la jeune fille pour ne pas attirer les soupçons sur lui, mais aussi parce qu’il aime les enfants. « Je ne pourrais adopter un enfant alors que je suis capable de procréer. Contrairement à ce qui se dit, quand tu es homosexuel, cela ne veut pas dire que tu es  dans une secte, dans un cercle comme ce qui se raconte partout. Mais l’homosexualité c’est une orientation sexuelle comme l’hétérosexualité. J’ai quelqu’un, on s’observe. La personne elle-même est mariée et ça se gère. Madame a sa place, monsieur a la sienne », dit-il, le sourire aux lèvres.

Le jeune homme, employé dans une entreprise d’informatique, précise que les homosexuels sont plus nombreux qu’on ne le pense. Certains affirment leur orientation sexuelle, mais « ceux qui veulent vivre dans la discrétion sont majoritaires parce que le Cameroun est un pays homophobe. Ils s’affichent avec des femmes juste pour ne pas attirer de soupçons sur eux».

Ndibis, lui, a la trentaine. Employé dans une association, il est grand, costaud, barbu, avec une voix rauque. Il tient à lever l’équivoque. « Etre homosexuel ne signifie pas forcément qu’on est efféminé. C’est vraiment une attirance que l’on ressent au fond de soi. Ni la brimade, ni la discrimination ou la prison ne peuvent changer ce sentiment». Ndibis a aussi une fiancée  qui ne se doute de rien. En deux ans, ils n’ont eu de rapports sexuels que deux fois. Il se réserve pour son compagnon homosexuel: un homme pourtant marié. « Mon compagnon a pris cette femme par rapport au contexte social. Sa famille l’a presque obligé à mettre cette fille chez lui. Ils ont des enfants. Mais c’est un peu comme pour satisfaire sa famille », dit-il. « Moi, si je me marie, ce sera également pour faire comme les autres », ajoute-t-il.

Duval a moins de problèmes, pour avoir déjà fait son coming out. Il a une petite amie, une  hétérosexuelle, qui sait qu’il est homosexuel. « J’ai préféré le lui dire avant que l’entourage ne s’en charge. Elle m’a dit qu’elle n’est pas surprise car mes manières avaient déjà éveillé des soupçons en elle. Elle m’a accepté comme je suis », dit-il.  A la question de savoir pourquoi cette fille accepte de rester avec lui malgré son orientation sexuelle, il répond qu’elle sait « que je ne peux pas la tromper avec une autre femme parce que je n’aime pas les femmes. C’est la seule fille que j’ai connue dans ma vie et je pense que ce sera la dernière », confie  Duval. A la question de savoir quelle différence il y a entre un rapport sexuel avec un homme et celui avec une femme, Duval explique : « Je me sens à l’aise quand je suis avec un homme et je ressens mon plaisir naturel. Avec la femme, c’est juste pour satisfaire son désir à elle. Moi, ça ne me donne pas grand-chose. Je bande, je jouis, mais dans la tête, ça ne me dit rien ». Pour Sentinelle, dans un rapport sexuel,  «l’homme travaille énormément. Il doit tout faire pour satisfaire la femme. Or, le rapport homosexuel est gagnant-gagnant. Les deux partenaires cherchent à se faire plaisir. La fellation est mutuelle, les bouffées sont mutuelles. Il n’y a pas de tabous et l’acte sexuel ne se résume pas à la pénétration ».

La dépénalisation de l’homosexualité
Les homosexuels rencontrés à Douala rêvent tous d’une chose : « la dépénalisation de l’homosexualité pour mettre fin à  l’homophobie au Cameroun ». En attendant que la loi  change, les homosexuels trouvent du réconfort dans les nouvelles technologies de l’information et de la communication, qui leur permettent de se rencontrer plus facilement. « Dans les années antérieures, c’était un peu difficile de rencontrer un homosexuel. Il fallait partir à la chasse à l’homme, ce n’était pas évident. Mais aujourd’hui, il y a des sites internet de rencontres pour les Msm (men have sex with men), c’est-à-dire les hommes qui ont des rapports sexuels avec les hommes. C’est vraiment plus facile », se réjouit Ndibis.

Anne Mireille Nzouankeu

A propos nzouankeu

Bonjour Je suis Anne Mireille Nzouankeu, journaliste camerounaise. Je m'intéresse aux questions de développement, droits de l'homme, environnement et santé. Je suis lauréate de plusieurs prix journalistiques parmi lesquels -3ème prix Afrique du Lorenzo Natali awards 2011, le plus prestigieux prix journalistique dans le domaine des droits de l'Homme -Finaliste du Dabra 2011, un prix international qui récompense les meilleurs journalistes africains dans le domaine de l'économie -Lauréate du projet Twenty Ten, une collaboration entre World Press Photo, FreeVoice, Africa Media Online et Lokaalmondiaal soutenue financièrement par la Dutch Postcode Lottery. Ce projet a permis à plus d’une centaine de journalistes africains originaires de 34 pays de rédiger des articles en profondeur sur le football africain et sur l’impact de la Coupe du Monde 2010 sur le continent.
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