Unis par le football

De 1958 à 1992, l’Afrique du Sud est suspendue par la Fédération internationale de football association (Fifa), à cause de la ségrégation raciale qui règne dans le pays. Malgré cela, les Noirs du pays jouent au football et utilisent cette discipline sportive pour contourner l’interdiction d’association imposée par la minorité blanche et garder le contact avec les militants exilés.

Football : l’opium des Noirs

« La religion est le soupir de la créature accablée par le malheur, l’âme d’un monde sans cœur, de même qu’elle est l’esprit d’une époque sans esprit. C’est l’opium du peuple », dit Karl Marx.

Durant l’apartheid, beaucoup de noirs étaient doublement dopés. « En plus de l’église, le football était ce qui nous permettait d’être ensemble. Le régime d’apartheid interdisait aux noirs de se réunir ou de former des associations. Nous pouvions cependant organiser des réunions sous le couvert du football. Ce sport nous permettait également de sortir du pays et d’oublier quelques heures nos conditions de vie », révèle Tobatsi Jeffrey Sebego, le secrétaire général de Sedibeng soccer legends (Ssl), une association sud-africaine composée de footballeurs ayant joué durant la période d’apartheid.

D’après Tobatsi, le football était pratiqué en majorité par les noirs et les employeurs dans les mines, les fermes et les chantiers de construction, ne les encourageaient pas particulierement à y jouer. Ils ne s’y opposaient pas non plus, car ils pensaient que ce sport maintenait les noirs dans une certaine léthargie et les empêchait de manifester contre leurs conditions de vie. « Pendant que nous étions occupés à jouer, nos ne pensions pas à nous rebeller. De plus en étant avec l’équipe, ils savaient exactement à quel endroit nous nous trouvions et étaient rassurés que nous n’étions pas quelque part entrain de fomenter un plan de bataille », ajoute Tobatsi Jeffrey Sebego.

Un salaire de 6 rands (O,64€) par match gagné

Durant l’apartheid, chaque couleur de peau avait sa ligue de football: les Noirs jouaient entre eux, les Indiens aussi. « Très peu de blancs jouaient au football. Leur préférence allait pour le cricket et d’ailleurs, il était interdit aux noirs de jouer contre les blancs », dit Master Mosibi, qui a joué dans l’équipe Vaal Pros de 1970 à 1973.

« Nous jouions dans de très mauvaises conditions, sans équipements ni infrastructures. Mais, nous avions la passion du football. Lorsqu’il fallait se déplacer, nous cotisions pour payer notre transport. A chaque compétition, les organisateurs donnaient six rands (0,64 €) à chaque joueur par match gagné, trois rands (0.32 €) pour un match nul et rien en cas de défaite », ajoute Killer Peter Makintane, lui aussi membre du Ssl.

Les équipes d’Afrique du Sud jouaient contre celles du Lesotho, du Botswana et du Swaziland. Tobatsi Jeffrey Sebego explique que ces matchs étaient pour eux l’occasion d’entrer en contact avec des activistes anti-apartheid en exil dans ces pays : « Beaucoup de noirs qui luttaient contre l’apartheid étaient soit en prison, soit en exil. Nous profitions de nos matchs à l’extérieur du pays pour échanger avec nos compatriotes, leurs donner des nouvelles de leurs proches et parfois transmettre du courrier», dit-il.

Le football en prison

Les prisonniers politiques de Robben Island, une île située au Cap, avaient eux aussi créé une ligue de football sur leur lieu de détention. Makana Football Association a été créée en 1969, par les prisonniers politiques incarcérés à la prison de Robben Island.

Cette association organisait des championnats de football en respectant les règles du jeu telles qu’éditées par la Fifa. Le match durait 90 minutes, les dimensions de terrain et les cages des buts avaient les dimensions requises, les joueurs de chaque équipe étaient vêtus de tenues semblables et les supporters arboraient les couleurs de leur équipe.

Les prisonniers du Congrès national africain (ANC) et ceux du Congrès panafricain (PAC) élisaient leurs représentants à la Makana F.A. Elle était organisée selon les principes d’une fédération, avec un président, des membres du bureau, des arbitres, des commissions de discipline…etc. Jacob Zuma, l’actuel président d’Afrique du Sud fut pendant longtemps arbitre dans cette organisation.

En juillet 2007, le site internet de la Fifa a rapporté ce témoignage de Tokyo Sexwale, l’actuel ministre du logement et ancien membre de Makana F.A : « Le foot nous gardait en vie. Tout était interdit sur Robben Island, mais nous nous faisions passer clandestinement les règlements de la Fifa en sous-sol. Nous avions même des arbitres ‘professionnels’ et des commissions de discipline. Les équipes étaient constituées en fonction des appartenances politiques. Certains jours, quand le Congrès panafricain n’était pas d’humeur, il n’y avait pas de match. Mais la Makana Football Association était pour nous un vecteur d’unité. Elle allait au-delà des barrières politiques. Nous avons réalisé qu’elle représentait un outil très important pour notre propre solidarité, notre unité et notre collaboration. (…). Tout ce qui passait entre les mains des prisonniers pouvait faire office de ballon de foot. Nous jouions avec ce que nous avions à notre disposition. Pour les cages, nous utilisions des filets de pêche échouant sur l’île. Nous avions demandé la permission d’aller les récupérer au bord de la mer. Quand je suis arrivé sur Robben Island, la Makana était déjà bien avancée. Suite à mes protestations, nous avons été autorisés à avoir notre premier véritable ballon de foot. Cela a pris 15 ans, mais Judy ( son épouse, ndlr) a ensuite pu nous faire passer de vrais équipements et même des sifflets ».

La Makana F.A. a été consacrée en juillet 2007 comme membre d’honneur de la Fifa.

Après l’apartheid, la coupe du monde

En février 1990, Nelson Mandela, le plus célèbre prisonnier politique de la période d’apartheid est libéré. Cette période marque également la fin du développement parallèle et séparé des races qui prévalait jusque là en Afrique du Sud.

En 1992, la Fifa réintègre la fédération sud-africaine de football dans son organisation, après l’avoir officiellement suspendu en 1964, lors du congrès de Tokyo. Douze ans après sa reintégration, le 15 Mai 2004, l’Afrique du Sud est designée par la FIFA comme l’organisatrice de la Coupe du Monde de Football 2010. Elle devient ainsi le premier pays d’Afrique à organiser une compétition d’une telle envergure.

Cet événement, de l’avis général bénéfique à l’économie du pays, constitue aussi un ciment pour une nation aux clivages raciaux encore profonds. Actuellement, on constate que pour les matchs de Bafana Bafana, les sud africains mettent de coté leurs différences raciales, culturelles et sociales pour soutenir leur équipe nationale de football. Le pays dispose d’ailleurs à ce jour, d’une équipe multiraciale composée de 17 noirs, 02 blancs et 04 métis.

Anne Mireille Nzouankeu à Johannesburg, juin 2010

A propos nzouankeu

Bonjour Je suis Anne Mireille Nzouankeu, journaliste camerounaise. Je m'intéresse aux questions de développement, droits de l'homme, environnement et santé. Je suis lauréate de plusieurs prix journalistiques parmi lesquels -3ème prix Afrique du Lorenzo Natali awards 2011, le plus prestigieux prix journalistique dans le domaine des droits de l'Homme -Finaliste du Dabra 2011, un prix international qui récompense les meilleurs journalistes africains dans le domaine de l'économie -Lauréate du projet Twenty Ten, une collaboration entre World Press Photo, FreeVoice, Africa Media Online et Lokaalmondiaal soutenue financièrement par la Dutch Postcode Lottery. Ce projet a permis à plus d’une centaine de journalistes africains originaires de 34 pays de rédiger des articles en profondeur sur le football africain et sur l’impact de la Coupe du Monde 2010 sur le continent.
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