Alain Fogué,spécialiste des questions de sécurité réagit au braquage d’Ecobank dans la nuit du 18 au 19 mars dernier à Douala

Comment des hommes armés arrivent dans une ville comme Douala, le poumon économique du pays, dynamitent un mur et braquent une banque pendant deux heures de temps sans être inquiétés ?

Ce qu’on doit dire avant toute chose c’est que quelles que soient les villes considérées au monde, il y’a toujours eu des braquages, que ce soit à New York, à Paris ou à Londres.

Mais pas pendant deux heures. Dans les villes que vous citez, ce sont des braquages de cinq à dix minutes ou des cambriolages silencieux. Des banques sont dévalisées grâce à des tunnels creusés jusqu’au coffre-fort mais pas avec l’usage de dynamites, qui font suffisamment de bruit pour alerter tout le monde.

C’est possible que ça arrive. Il est évident que tel que l’opération s’est déroulée, on peut légitimement se poser la question de savoir où était la police. Maintenant, il faut voir la situation géographique de la structure attaquée. Il faut voir la configuration topographique. Il y’a plusieurs paramètres qui entrent en ligne de compte pour pouvoir porter un jugement critique sur l’action ou l’inaction des forces de sécurité. C’est un paramètre qu’on ne doit pas laisser de côté, si on veut critiquer la police.

Quelle que soit la configuration géographique, un pays qui dispose d’une armée de terre, de l’air et de mer ne peut-il pas s’organiser en 2 heures pour riposter ?

Le problème de départ est celui de l’alerte. Est-ce que l’alerte a été donnée ? Est ce que ceux qui ont opéré l’ont fait de manière à empêcher toute alerte possible ?

Ils ont dynamité un mur.

Vous me posez le problème de la capacité de déploiement des forces. Pour se déployer il y’a un préalable. Il faudrait avoir reçu l’alerte. C’est pourquoi, je dis que la configuration des lieux, les circonstances, font qu’il est prématuré de porter un jugement définitif sur la capacité de réaction des forces. Les vigiles ont-ils donné l’alerte ? Le voisinage a-t-il donné l’alerte à temps ? Et dites-vous bien que, jamais, il ne peut y avoir de policier derrière chaque bâtiment. Je ne prends pas la défense des forces de sécurité. Je dis simplement que les circonstances du cambriolage, la configuration géographique de l’endroit où a lieu le cambriolage, peuvent permettre en attendant d’avoir plus d’éléments, d’expliquer, ne serait-ce qu’en partie l’inaction ou l’action tardive des forces de sécurité.

On s’attendait à ce qu’après le casse de Limbé, les autorités prennent des mesures pour que ce genre de choses n’arrive plus.

Je ne suis pas en train de dire que toutes les mesures ont été prises. Je dis simplement qu’en attendant d’avoir plus d’informations sur le déroulement du cambriolage, il est prématuré de porter l’accusation dans un sens ou dans un autre. Il est évident que les Camerounais sont fondés à se poser la question de savoir s’ils sont effectivement en sécurité dans les villes. C’est une question qui est légitime, mais, quand cette question a été posée, il faut voir qu’est ce qui n’a pas marché dans la capacité de réaction des forces. L’alerte a-t-elle été donnée à temps ? Y’avait-il les moyens pour suivre les truands ? Est ce que les moyens radio fonctionnaient? Mais, ce qui est certain, c’est préoccupant dans une ville comme Douala.

Comment faire face à ces menaces ?

Là ou il va falloir travailler davantage c’est au niveau du renseignement. C’est le terrain sur lequel les forces de sécurité doivent développer la capacité de renseignement. Une bonne connaissance du milieu du banditisme dans une zone comme Douala permet de savoir ou d’avoir des éléments sur ce qui se trame, sur ce qui peut se passer. L’intervention est beaucoup plus difficile dans ce genre d’opérations ; donc pour ma part, il va falloir densifier le renseignement, et la première source de renseignement, c’est d’abord les populations. Signaler tout ce qui parait anormal. Ce n’est pas une affaire seulement de la police ou de la gendarmerie. Tous les habitants d’une ville, d’un quartier doivent donner l’alerte aux autorités compétentes chaque fois qu’il y’a quelque chose qui leur parait suspect, bizarre. Et, maintenant, c’est aux forces de sécurité de recouper pour voir si ça mérite une attention particulière ou pas.

Sauf que les populations sont un peu fâchées avec ces forces. Parfois, lorsqu’on les appelle, elles ne viennent pas. Elles demandent le carburant…etc Elles seraient plus promptes à contrôler les pièces des véhicules qu’à intervenir dans des cas d’agressions ou de casses dans des domiciles.

On ne peut pas dire que les récriminations que vous faites sont exagérées. Mais est-ce pour autant que nous devons nous arrêter de donner l’alerte chaque fois que nous pouvons? Quelles que soient les forces de sécurité, elles trouveront toujours des justifications à leur agissement : il n’ya pas de moyens logistiques, il n’ya pas de moyens humains…etc. En attendant que ceux qui ont ces responsabilités dotent les forces de sécurité de moyens logistiques et de communication nécessaires, la population ne doit pas se lasser d’essayer de donner des informations qui peuvent permettre aux forces de sécurité de sécuriser les villes.

Alain Fogué

Alain Fogué

Il y’a pourtant la complémentarité des forces. Si on ne peut accéder à une zone par terre, la marine peut intervenir, ou on peut déplacer un hélicoptère.

Dans tous les pays du monde, l’interarmisation est une action qui ne peut être que ponctuelle. L’armée de l’air ne peut pas intervenir sur une affaire de terre. On peut la prendre pour le maintien de l’ordre de temps en temps, pour contenir les foules, par exemple. Mais, ce n’est pas son attribution. Dans le cas du Cameroun, il faut des autorisations spéciales pour qu’un hélicoptère décolle. Conséquence, si un commissaire poursuit par exemple un voleur et que le voleur se refugie dans un endroit inaccessible par terre, le commissaire ne peut pas appeler le commandant de la base aérienne pour lui demander d’envoyer un hélicoptère. Il y’a des procédures. Pour qu’un hélicoptère décolle, il faut une décision d’une certaine autorité. Or, les gens sont frileux : qui osera réveiller le chef à 1H du matin, par exemple ? C’est ça le problème. On revient donc au problème fondamental de la logistique et des missions des différents corps.

On est donc condamné à subir de telles attaques ?

Il y’a plusieurs possibilités. On peut, par exemple, doter la police de moyens de navigation dans une ville où il y’a un fleuve ou dans une ville en bordure de mer. On peut avoir une police fluviale, comme on en voit ailleurs. La gendarmerie maritime fonctionne au port, mais a-t-elle été alertée lors de cette attaque? Ce sont des questions qu’il faut se poser et seules les enquêtes permettront finalement de dire qui a fait quoi dans cette affaire. Il y’a un problème de coordination, de cohésion et un problème logistique.

Et de capacité aussi ?

Non, on évoque la capacité quand on a réglé le problème logistique et celui de la cohésion. C’est seulement après que la capacité vient, car la capacité renvoie à l’action de mettre en branle les moyens disponibles pour résoudre un problème. Si vous n’avez pas les moyens, votre capacité ne sera qu’équivalente à l’absence de moyens que vous avez. Je pense que les autorités compétentes vont faire une analyse critique de cette situation-là pour voir où il y’a eu problème. Est-ce dans la communication, l’alerte, l’absence de moyens roulants ou même dans la capacité de réaction nocturne des forces de sécurité dans une ville ? Quand la ville dort, est ce que les forces de sécurité doivent dormir ?

La maitrise des cambrioleurs dans une ville est du ressort du maintien de l’ordre. Et on n’a pas vu une réaction conséquente puisque les braqueurs ont opéré pendant deux heures et sont repartis. Pourtant, le Bir a réussi à rattraper ces mêmes bandits une fois qu’ils étaient en mer. Ne revient –on pas à la question de la capacité de réaction des forces de l’ordre ?

Si le Bir a rattrapé ces gens comme vous le dites, c’est bien à partir des moyens logistiques dont dispose le Bir. Si la police n’a pas les moyens logistiques adéquats, elle ne peut pas agir. Je pense que le problème se trouve ailleurs. La police est équipée pour un maintien de l’ordre basique, tandis que le Bir est une force spéciale, un corps d’élite.

Propos recueillis par Anne Mireille Nzouankeu

A propos nzouankeu

Bonjour Je suis Anne Mireille Nzouankeu, journaliste camerounaise. Je m'intéresse aux questions de développement, droits de l'homme, environnement et santé. Je suis lauréate de plusieurs prix journalistiques parmi lesquels -3ème prix Afrique du Lorenzo Natali awards 2011, le plus prestigieux prix journalistique dans le domaine des droits de l'Homme -Finaliste du Dabra 2011, un prix international qui récompense les meilleurs journalistes africains dans le domaine de l'économie -Lauréate du projet Twenty Ten, une collaboration entre World Press Photo, FreeVoice, Africa Media Online et Lokaalmondiaal soutenue financièrement par la Dutch Postcode Lottery. Ce projet a permis à plus d’une centaine de journalistes africains originaires de 34 pays de rédiger des articles en profondeur sur le football africain et sur l’impact de la Coupe du Monde 2010 sur le continent.
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