Internet, business et amour

L’explosion des sites de rencontres sur internet a donné une nouvelle vie aux cybercafés. Certains espèrent y trouver l’âme sœur, au grand bonheur des exploitants qui réalisent de bonnes affaires.

Il est 19h ce 12 mars 2011à Yaoundé au quartier Odza, une banlieue de Yaoundé. Une jeune fille, la trentaine, qui souhaite qu’on l’appelle Pélagie, entre au cybercafé « Nadia ». Pélagie est habillée d’une mini-jupe, d’un tricot et d’un pull-over qui lui moulent la poitrine et laisse ainsi voir des formes gracieuses. Après quelques minutes d’attente, un poste de travail se libère enfin. La jeune fille peut alors se connecter à internet, la dernière révolution technologique lui a permis, du haut de ses 28 ans, d’avoir des contacts avec des personnes de tous les continents. Ce jour, elle a un rendez-vous avec plusieurs Occidentaux vivant dans leurs pays respectifs.

 

Un cybercafé à Yaoundé. Photo Nzouankeu

Un cybercafé à Yaoundé. Photo Nzouankeu

Trouver l’amour
Comme Pélagie, tous les clients présents ce jour au cybercafé Nadia sont des « chateurs ». C’est le nom donné aux utilisateurs d’une messagerie interactive sur internet, communément appelée le « Chat ». Le principe est presque le même pour tous. L’internaute va sur un site de rencontres, entre en contact avec des personnes qu’elle ne connaît pas, puis prend leur adresse de messagerie instantanée. Pélagie préfère Yahoo Messenger. Il y en a d’autres. Une fois connecté à la messagerie, on peut discuter avec son interlocuteur à n’importe quel coin du monde : par texte, par le téléphone ou par l’image. Aujourd’hui, Pélagie est venue utiliser la webcam. L’accessoire connecté à l’ordinateur permet de discuter avec son interlocuteur tout en le voyant sur l’écran de son ordinateur. On peut ainsi faire ample connaissance. Jusqu’à l’intimité la plus profonde. Pélagie, bien calée dans son box, va ôter son pullover. Et ainsi dévoiler sa généreuse poitrine  à son interlocuteur au bout de l’autre terminal. « Il m’arrive de me déshabiller lorsque mon partenaire veut voir ma nudité », révèle-t-elle. La jeune fille déclare ne pas être choquée quand ses partenaires lui font de telles demandes. « Lorsqu’on rencontre une personne en réel, on la regarde, on la touche. C’est la même chose, à la différence que ça se passe à travers la webcam. Il est bon de savoir où on va avant de s’engager », raconte Pélagie, qui espère ainsi trouver l’âme sœur, via internet.

 

Pélagie la chateuse

Pélagie la chateuse

L’usage de la webcam ne lui paraît plus impudique. « Lorsqu’un partenaire me demande de dévoiler ma poitrine, ou même de me déshabiller, je peux facilement le faire ». En effet, chaque poste de travail du cybercafé est aménagé comme un isoloir. Il peut se fermer à l’aide d’un rideau qui met l’utilisateur à l’abri des regards des autres personnes présentes dans la salle. C’est une réponse du manager à la demande récurrente des clients qui souhaitaient avoir plus d’intimité.

Des profils variés
Le profil des clients des cybercafés varie selon que l’on soit dans un quartier ou au centre-ville. Pélagie, l’internaute du cybercafé Nadia a arrêté ses études en classe de première. Elle n’a pu obtenir le certificat de probation, un diplôme sans lequel elle ne peut s’inscrire en classe de terminale. Elle est femme de ménage et travaille de lundi à samedi de 7heures à 17heures. Après le travail, elle se rend généralement au cybercafé jusqu’à 22 heures au moment où on ferme les portes. Certains week-ends, il lui arrive d’aller dans des boites de nuit après 22 heures, toujours à la recherche de l’âme sœur. Elle déclare dépenser entre 20.000 (30,53€) et 30.000Fcfa(45,80€) par mois pour internet. Pourtant, elle ne perçoit qu’un salaire de 25.000Fcfa (38,16€) par mois. En fait, en attendant de trouver l’âme sœur, Pélagie entretient des relations sentimentales avec d’autres hommes. Mais, « ce sont des gars qui ne peuvent pas résoudre mes problèmes. 10 à 20 mille Fcfa (20,54€) de temps en temps ne sont pas suffisants pour moi». Elle ne regrette pas l’argent dépensé sur internet. Pour elle, c’est un investissement. Elle a déjà plusieurs promesses de mariage et n’attend que la concrétisation. Thierry Mbida, l’un des deux gérants du cybercafé déclare : « Au moins une fois par mois, nous voyons un blanc qui vient au Cameroun épouser une fille rencontrée sur internet. C’est un élément de motivation pour toutes ces filles ». Il révèle cependant que les cas de femmes blanches qui viennent épouser des camerounais sont plus rares. Le cybercafé existe depuis trois années et ce n’est jamais arrivé.
Rigobert, lui aussi présent dans le cybercafé Nadia, est titulaire d’une maîtrise en géographie. Il n’a pas souhaité s’inscrire au troisième cycle, car « il faut beaucoup d’argent pour les recherches ». Sans emploi, il donne des cours de soutien, trois fois par semaine, à des lycéens. Les autres jours, il est à la recherche de l’âme sœur. « Les filles camerounaises sont trop matérialistes. Elles rêvent toutes d’épouser des hommes riches. Je préfère une femme blanche car elle sera plus autonome et m’aimera pour ce que je suis, et non pour ce que je possède », explique-t-il.
Au cybercafé Amalgame, situé au carrefour Pj Elig-Essono, les ordinateurs sont installés dans une grande salle : pas de boxes privés. « Nous avons délibérément refusé d’installer des machines avec casques et webcam car nous avons une clientèle responsable. Nos clients sont des hommes d’affaires, des étudiants qui ne veulent pas de bruits lorsqu’ils travaillent », explique Bernard Mathieu Messi, l’un des gérants. Le 10 mars dernier par exemple, on y rencontre le président d’un Groupement d’intérêt économique (Gie) qui vient mettre à jour son blog. Il en profite aussi pour rechercher des associations partenaires ou des possibilités de financement de ses activités agricoles. Quelques personnes y viennent pour faire des recherches, télécharger de la musique et des livres. Certains disputent même des parties de jeux vidéo en ligne.

Une bonne opportunité d’affaires
Le cybercafé Nadia n’est pas le seul qui connaît pareille fréquentation au quartier Odza. Sur une distance de deux kilomètres, on en compte neuf. Partout, tous les postes de travail sont occupés, principalement, à cause de la présence des boxes privés. Mais aussi, parce que c’est l’heure de la grande affluence. C’est au début des années 2000 que le premier cybercafé a vu le jour au Cameroun. Il était logé dans un hôtel de la place et une heure de connexion à internet coutait 2700 Fcfa (4,12€). Un tarif qui peut paraître surréaliste aujourd’hui, tant le coût de l’heure de connexion a baissé. Sans avoir de statistiques précises, l’on sait que le nombre de cybercafé a considérablement augmenté, puisqu’on en croise à tous les coins de rue. La tendance est même à la délocalisation. Il y en a de plus en plus dans les quartiers, plus qu’au centre-ville où ils étaient jadis localisés.
Mathieu Doumguia est exploitant d’une de ces boutiques où l’internet se vend moins cher. Son cybercafé du quartier Odza est toujours bondé. Particulièrement en début de soirée. Ici, l’heure de connexion est de 300 Fcfa(0,4€). Mais, la maison propose aussi à ses clients d’ouvrir des comptes pour bénéficier de tarifs préférentiels. Ainsi, 5h de connexion reviennent à 1000Fcfa (1,5€) au lieu de 1500Fcfa (2,29€), lorsqu’on achète au détail. Ouvrir un compte et acheter du crédit internet « en gros » permet donc aux clients de réaliser des économies et à l’entreprise de  s’assurer une clientèle fidèle. Mathieu oumguia n’a pas commencé par exploiter son cybercafé. Il s’est d’abord essayé à plusieurs autres activités. Certifié en maintenance informatique, il n’avait jamais pensé à se mettre à son propre compte. Il dépannait les ordinateurs de ses amis, en attendant d’être recruté dans une entreprise.:Ce n’est pas arrivé. Pour joindre les deux bouts, il était chauffeur de taxi. L’idée d’ouvrir son propre cybercafé est née à la suite de la collaboration qu’il avait établie de longue date avec quelques exploitants, dont il assurait la maintenance des équipements. « J’ai commencé avec trois ordinateurs. L’un des trois ordinateurs servait également pour des travaux informatiques tels que des saisies et impressions », aime-t-il à raconter. L’activité n’a pas prospéré, car les charges étaient plus élevées que les recettes. Le loyer de l’espace qu’il occupait au centre ville aspirait les maigres recettes qu’il pouvait engranger. Il a donc eu l’idée de quitter le centre-ville pour se rapprocher des quartiers, où le loyer lui a semblé maîtrisable. Une idée judicieuse. « En peu de temps, j’ai pu passer de trois à cinq, puis dix, et aujourd’hui douze ordinateurs », avoue-t-il. La désormais nombreuse clientèle lui permet d’être flexible dans les tarifs, et de faire de bonnes affaires, grâce aux économies d’échelle qu’il peut réaliser. Il s’est permis d’ajouter un peu de luxe à son cybercafé : La salle est  désormais équipée de plusieurs ventilateurs. Il recherche de nouveaux sites de rencontres qu’il propose à ses clients. Il leur indique aussi des sites gratuits de traduction en ligne, au grand bonheur de ses clients, qui peuvent « conquérir d’autres marchés que les Français ». Des casques sont également disponibles pour la téléphonie rose. A tout instant, une musique de circonstance s’échappe de la chaîne Hi-fi que Mathieu Doumguia vient d’acquérir. « C’est pour préserver un peu d’intimité, afin que les uns n’écoutent pas ce que disent les autres », explique-t-il. Le must : Il a même recruté un gardien pour la sécurité des lieux. Surtout la nuit.

 

Cybercafé à Yaoundé. Photo Nzouankeu

Cybercafé à Yaoundé. Photo Nzouankeu

A 42 ans révolus, Mathieu Doumguia se dit satisfait du fruit de son cybercafé. Même s’il ne souhaite pas publier ses revenus, il reconnaît que l’activité nourrit son homme. « Si j’ai des moyens, je compte agrandir mon cybercafé, augmenter le nombre d’ordinateurs et acheter une licence de fournisseur internet ». Pour l’instant il est obligé de sous-traiter chez un autre fournisseur. Chez son fournisseur actuel, il paye un forfait mensuel de 75.000Fcfa (114€), pour un débit de connexion illimitée de 512 méga octets. « La connexion est parfois lente et instable » se désole-t-il. Avant de traiter avec son fournisseur actuel, il a essayé quatre autres, sans plus de satisfaction. « A un moment, je payais jusqu’à 210 000 Fcfa (320€) par mois ». Avec trois employés à payer chaque mois, dont deux gérants qui se relaient de 8heures à 22 heures et un gardien de nuit, Mathieu Doumguia se sent désormais dans la peau d’un chef d’entreprise. Il s’occupe lui-même de la maintenance de ses ordinateurs et bricole tout ce qui permet de réaliser des économies. Il compte obtenir une licence, et augmenter son débit internet actuel. En attendant de revendre des forfaits à d’autres, il propose d’ores et déjà, la téléphonie internationale à sa clientèle. Mathieu Doumguia se laisse aller à rêver plus grand et n’envisage pas encore les limites de son expansion. « Beaucoup de personnes ont besoin d’ordinateurs au Cameroun. Je suis entrain de m’associer à un frère pour importer des ordinateurs de seconde main, afin de les rendre accessibles au plus grand nombre de personnes », annonce-t-il, rêveur.

Anne Mireille Nzouankeu

A propos nzouankeu

Bonjour Je suis Anne Mireille Nzouankeu, journaliste camerounaise. Je m'intéresse aux questions de développement, droits de l'homme, environnement et santé. Je suis lauréate de plusieurs prix journalistiques parmi lesquels -3ème prix Afrique du Lorenzo Natali awards 2011, le plus prestigieux prix journalistique dans le domaine des droits de l'Homme -Finaliste du Dabra 2011, un prix international qui récompense les meilleurs journalistes africains dans le domaine de l'économie -Lauréate du projet Twenty Ten, une collaboration entre World Press Photo, FreeVoice, Africa Media Online et Lokaalmondiaal soutenue financièrement par la Dutch Postcode Lottery. Ce projet a permis à plus d’une centaine de journalistes africains originaires de 34 pays de rédiger des articles en profondeur sur le football africain et sur l’impact de la Coupe du Monde 2010 sur le continent.
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