Quand la politique s’invite dans les campus

Le 23 décembre 2009, 3000 étudiants, selon les chiffres du journal gouvernemental Cameroun Tribune, marchent du boulevard du 20 mai à l’entrée du Palais de l’unité pour « dire merci à Paul Biya ».

Marche de soutien à Paul Biya organisée le 23 décembre 2010 par les étudiants des universités d'Etat

René Sadi, ministre chargé de mission à la présidence de la République et secrétaire général du Comité central du Rdpc,  les reçoit au nom du chef de l’Etat. Il qualifié cette marche de« bel exemple de civisme ».

Bien avant cette marche, plusieurs motions de soutien à Paul Biya ont été signées par des étudiants des universités d’Etat. Dans le tome 2 de l’Appel du peuple, un recueil de motions adressées à Paul Biya et édité par la Sopecam, on trouve plusieurs textes  signés  par les étudiants des universités d’Etat du Cameroun. C’est le cas de ceux de l’université de Yaoundé I,  qui réaffirment leur « soutien inconditionnel et sans faille au chef de l’Etat », dans une motion signée le 12 janvier 2010.

Pourtant, en 1992, Paul Biya a demandé de laisser la politique aux politiciens et l’école aux écoliers. C’était à l’époque de la Coordination nationale des étudiants camerounais, couramment appelée « Parlement », et de l’Auto-Défense.

Le Parlement réclamait alors la tenue d’une conférence nationale souveraine, l’amélioration des conditions de vie des étudiants.

L’ Auto-Défense elle, clamait ne pas s’occuper de politique, selon le manuel inédit qu’elle a rendu public au début des années 1990. Le manuel ajoute que cette association est née « pour contrecarrer l’action du groupe dit parlementaire ». La divergence de vue entre les deux associations estudiantines s’est manifestée par des boycotts de cours et des étudiants violentés.

Après l’éclatement de l’université mère de Ngoa-Ekellé en 1993, l’on croyait la politique définitivement sortie des campus.

Onze ans plus tard, en 2004, un groupe de 300 enseignants des universités d’Etat, réunis sous le label d’ « Intelligentsia », signent une motion de soutien à Paul Biya et invitent le peuple à faire autant.

En avril de la même année, 936 étudiants répondent à leurs enseignants en signant « L’appel de la jeunesse estudiantine camerounaise », cette fois pour demander le départ de Biya. Les étudiants pro et anti Biya s’affrontent ensuite par appels et motions interposés, jusqu’à la veille de la présidentielle d’octobre 2004, puis retombent dans le silence.

Retour sur ces groupes

Le Parlement

A sa création,  les figures de proue sont Corentin Talla, plus connu sous le pseudonyme de général Schwarzkopf, Yimga Yotchou Blaise alias Abou Nidal, Waffo Wanto Robert alias Colin Powell, Moussinga, étudiant en Droit, Zang Goton, étudiant en philosophie et Senfo Tonkam, étudiant en philosophie qui a soutenu un mémoire de maîtrise en  philosophie sur  Machiavel.

Avant l’officialisation du Parlement, la plupart de ces jeunes étaient déjà impliqués dans plusieurs manifestations d’étudiants, à l’exemple de la révolte de Wall Street, le lieu où était payée la bourse des étudiants, à la suite d’un retard de paiement.

Le parlement s’était fixé pour objectif de favoriser le débat public en permettant aux étudiants de s’exprimer sur leurs problèmes et de servir d’interface entre les étudiants et l’administration.

Le parlement a organisé, à l’université, plusieurs manifestations qui se sont presque toutes soldées par de vives répressions des forces de l’ordre.

Beaucoup d’étudiants ont également perdu leur vie dans ce combat, à l’exemple de Djongoué Kamga, et de Ndam Soulé qui a été brulé.

L’Auto-Défense

Dans le manuel inédit rendu public par l’Auto-Défense, qui a été créée pour contrecarrer le Parlement, on peut lire ceci : « L’Auto-Défense ne s’occupe pas de politique. Il laisse l’Etat résoudre ses propres problèmes face à ces faisceaux d’agitateurs, pour restaurer les libertés publiques sérieusement entamées. Nous pensons d’ailleurs qu’il est temps, grand temps, que cet Etat considère un chat comme un chat, et les villes mortes, avec leur cortège de blocus, incendies et autres casses comme autant de crimes, comme autant de délits de droit commun méritant d’être sanctionnés ».

Le document présente quelques  membres du comité directeur.

Il s’agit de Gustave Goufack, étudiant en droit, « initiateur du Comité, commandant en chef du groupe. Militant honorable. Inspire la confiance au sein du groupe, la peur et le recul à l’extérieur du groupe ». Mani Blaise est présenté comme l’un des fondateurs. Tchamba Fondja Fils est le premier conseiller du commandant et membre du comité des sages, Doumarou, le trésorier du groupe, Ava Guylys, le chef de la division des études, Tendjou Ndjoko Marcel, le secrétaire général du comité, Rikam René, le chef de la division des négociations et de la communication et Bekité Bekité, le censeur principal du comité.

L’appel de l’Intelligentsia

Le 19 janvier 2OO4, un groupe de 300 enseignants des universités, réunis sous le label d’ « Intelligentsia », signe et fait publier une motion de soutien à Paul Biya.

Ils y déclarent : « Nous, intellectuels camerounais, demandons au peuple camerounais d’accorder au président Paul Biya un nouveau mandat ».  Cette sortie est vivement critiquée par l’opinion publique.

Tandis qu’on rappelle que l’école doit être laissée aux écoliers, François-Xavier Etoa, l’un des signataires de cet appel, explique dans l’édition du 17 février 2004 du quotidien gouvernemental Cameroun Tribune : « Je suis tout à fait de ceux qui pensent qu’il fallait que les intellectuels et les universitaires prennent position. D’ailleurs moi-même, librement et souverainement, j’ai signé cet appel parce que j’ai trouvé son fondement justifié ».

Le Forum national des jeunes

Le 2 avril 2004, un groupe de jeunes, réunis au sein du Forum national des jeunes (Fonajeunes)  publie « L’appel de la jeunesse estudiantine camerounaise ».

Le texte, signé par 936 étudiants, s’insurge contre l’appel de l’intelligentsia. Il énumère les problèmes qui minent l’université camerounaise, à l’exemple de « l’obligation injustifiée de payer 50.000Fcfa », «  l’injustice dans l’attribution des bourses et des aides universitaires » ou encore « l’irresponsabilité des personnels administratifs caractérisée par le mépris et l’indifférence ».

Le texte se termine ainsi : « Nous estimons que le moment est venu de laisser la chance aux jeunes Camerounais de porter sainement et vigoureusement le destin de leur pays. Aussi supplions-nous qu’il plaise aux administrations des années 1958 et suivants, de ne point faire obstacle à cette conviction à laquelle nous accordons du prix, par quelque candidature que ce soit à l’élection présidentielle prochaine ».

L’association Cap et autres

Le 23 avril, la Ligue des étudiants des universités d’Etat pour un Cameroun de paix (Cap) publie une liste de 1000 étudiants des six universités d’Etats du Cameroun.

Le texte, qui est une réaction à la liste des 936 étudiants publiée par le Fonajeunes,  encourage Paul Biya à se présenter à l’élection présidentielle.

Le Cap demande « de vive voix, avec force et conviction à son excellence Paul Biya, homme de paix et de compromis, de se présenter candidat à l’élection présidentielle 2004 ; au nom de la ligue des étudiants pour un Cameroun en paix ».

Une marche

Entre temps, les étudiants Pro et anti Biya entrent dans la danse. L’appel de la jeunesse estudiantine de la Haute-Sanaga et le manifeste des jeunes de l’Est sont rendus publics presqu’au même moment. Les signataires refusent de servir de « bétail électoral ».

De leur coté, les étudiants Nso, réunis au sein du Nso all students union (Nasu), publient, le 21 avril,  un communiqué signé par Justin Sela Tan, le secrétaire à l’organisation, dans lequel ils déclarent « …calling on président Paul Biya to visit Bui division in the near future, and asking him to be their candidate in the upcoming presidential elections while pledging to give him their total support ».

Une fois l’élection présidentielle passée, ces groupes sont entrés en hybernation.

L’Addec

Le 31 mars 2004, l’Association de défense des droits des étudiants du Cameroun (Addec) est créée.

Une marche organisée par l'Addec

Il s’agit « d’un syndicat d’étudiants des universités privées et publiques du Cameroun », dont l’objectif « est clairement défini dans la dénomination ». L’Addec qui se fait remarquer par ses prises de position pour l’amélioration des conditions des étudiants,  est, à l’heure actuelle, l’une des rares associations estudiantines qui œuvrent sur toute l’étendue du territoire.

Lors de l’élection du nouveau président de l’Addec  au cours de la 4ème convention élective de cette association qui s’est tenue les 27 et 28 août dernier 2009 à Yaoundé, on a remarqué la présence d’Abanda Kpama, le président du Mouvement africain pour la nouvelle indépendance et la démocratie (Manidem),   Anicet Ekanè, ancien président du Manidem et Jean Arthur Awoumou, membre du comité directeur de l’Union des populations du Cameroun (Upc). Ces responsables ont dit venir apporter leur soutien à l’association estudiantine.

Anne Mireille Nzouankeu

 

 

A propos nzouankeu

Bonjour Je suis Anne Mireille Nzouankeu, journaliste camerounaise. Je m'intéresse aux questions de développement, droits de l'homme, environnement et santé. Je suis lauréate de plusieurs prix journalistiques parmi lesquels -3ème prix Afrique du Lorenzo Natali awards 2011, le plus prestigieux prix journalistique dans le domaine des droits de l'Homme -Finaliste du Dabra 2011, un prix international qui récompense les meilleurs journalistes africains dans le domaine de l'économie -Lauréate du projet Twenty Ten, une collaboration entre World Press Photo, FreeVoice, Africa Media Online et Lokaalmondiaal soutenue financièrement par la Dutch Postcode Lottery. Ce projet a permis à plus d’une centaine de journalistes africains originaires de 34 pays de rédiger des articles en profondeur sur le football africain et sur l’impact de la Coupe du Monde 2010 sur le continent.
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